Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/76

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du grand-veneur, le lecteur est obligé de subir des causeries sans fin et qui n’ont aucun rapport direct ou indirect avec les personnages engagés dans l’action. Cet inconvénient, très grave assurément, passerait peut-être inaperçu, si le ton du dialogue avait de la grace et de l’élévation ; mais, en vérité, les filles d’honneur de la reine parlent entre elles comme des caillettes de province, et n’ont pas l’air d’avoir vécu dans la cour la plus élégante de l’Europe. Elles causent : lourdement, s’expriment en termes vulgaires et ne mettent dans leurs propos ni vivacité, ni jeunesse. L’action gagnerait beaucoup à se dégager de ce dialogue diffus.

Le second épisode que je blâme non moins sévèrement, celui de la chasse à courre, présente un défaut assez rare jusqu’ici dans les livres de M. Sue. Il est empreint d’un remarquable pédantisme. L’auteur semble prendre à tâche de prouver qu’il connaît à fond l’art de la vénerie ; et, pour arriver à cette démonstration, il accumule dans vingt pages tous les termes techniques que sa mémoire peut lui fournir. Dans la peinture de la vie maritime, il n’avait pas fait parade de son érudition ; sans se refuser au plaisir de nommer les agrès : d’un vaisseau, il avait traité son lecteur avec ménagement ; avec politesse. Dans le tableau de la chasse à courre il n’a pas su garder la même mesure. Il a exposé en vrai professeur de vénerie la division des enceintes, la différence du cerf dix cors, et du cerf dix cors jeunement, toutes choses fort bonnes à connaître assurément, mais qui ne sont pas à leur place dans Latréaumont. Tous ces détails, tous ces hors-d’œuvre, ralentissent le récit et provoquent l’Impatience. S’il prenait fantaisie au lecteur de s’instruire dans l’art de la vénerie, ce n’est pas dans un roman qu’il irait chercher cet enseignement. Il a donc le droit de se fâcher ou du moins de sourire dédaigneusement, lorsque M. Sue, à : propos d’une chasse à courre, déploie un luxe d’érudition parfaitement inutile. Je veux croire que l’auteur de Latréaumont n’a pas appris la vénerie dans les livres, et qu’il a lui-même mis en pratique les savans et excellens préceptes qu’il expose dans le texte et dans les notes de son roman ; j’irai même, si l’on veut, jusqu’à espérer qu’il ne se tromperait pas de trois mois sur l’âge d’un cerf en interrogeant les fumées du gibier. Je lui fais belle part, et je le tien pour un maître consommé. Mais toute cette érudition théorique et pratique n’ajoute rien à l’intérêt du récit. Si le lecteur consent à suivre Louis de Rohan dans une chasse, c’est avec l’unique espérance de voir se dessiner le personnage du chevalier ; or, tous les préceptes de la vénerie ne lui apprennent rien sur ce qu’il désire savoir. M. Sue,