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pas moins l’œuvre de son esprit. Et l’un de ses meilleurs titres à la gloire.

Après l’assemblée constituante, M. Rœderer fut nommé par les électeurs de Paris procureur-général syndic du département de la Seine. C’était la première magistrature élective de la France. Le procureur-général syndic était un préfet populaire. Ces hautes fonctions furent confiées à l’habileté reconnue de M. Rœderer, qui réalisa les plans qu’il avait en grande partie conçus, et pourvut à l’application des lois, dont il connaissait parfaitement l’esprit, puisqu’il avait contribué à les faire En moins de deux mois, les rôles des contributions foncière et mobilière furent dressés dans Paris, grace à l’activité organisatrice de M. Rœderer ; et sous ce chef entreprenant et capable, le département de la Seine devint une école normale administrative pour le reste du royaume.

Mais les travaux paisibles de M. Rœderer furent bientôt interrompus par une nouvelle et grande crise révolutionnaire. La situation devint peu à peu formidable. Les armées de l’Europe coalisées s’avançaient contre la France pour remettre Louis XVI sur son ancien trône, et les partis populaires se soulevaient pour le faire descendre de son trône nouveau. Ce trône nouveau, occupé par un prince d’une ame sereine, mais d’une volonté indécise, que son esprit rendait modéré et sa position suspect, ce trône protégé par une constitution mourante, confié à la garde d’une assemblée désunie, d’une bourgeoisie dissoute, de magistrats impuissans, se trouvait ainsi placé, sans appui et sans défense, entre les principes contraires et les passions furieuses des deux grandes masses prêtes à se heurter pour se disputer le monde. Il devait être renversé par le choc de celle qui le rencontrerait la première. Le flot populaire en était le plus rapproché ; ce fut le flot populaire qui l’engloutit.

Le 20 juin et le 10 août trouvèrent M. Rœderer à son poste. Mais il ne put pas empêcher dans l’une de ces journées l’humiliation de la royauté, et dans l’autre sa chute. Et comment l’aurait-il pu ? Si la loi lui en imposait le devoir, elle ne lui en donnait pas le moyen. Il passa toute la nuit du 9 au 10 août au château des Tuileries. Dans cette terrible nuit, remplie des bruits du tocsin et des lents préparatifs de l’insurrection, il vit Louis XVI, calme et presque impassible, attendre son sort sans chercher à l’éviter, et la noble compagne de son péril tantôt vouloir résister comme une reine, tantôt pleurer comme une femme.

M. Rœderer, touché de cette royale détresse et ému des dangers non moins grands que courait l’état, voulut d’abord assurer, dans les