Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 14.djvu/553

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


par MM. Raynouard, Rochegude, Emeric David, et pas une épopée, pas un morceau suivi. Bien que la langue du poème soit souvent rude, incorrecte, grossière et monotone, et qu’elle manque du goût, de l’élégance, des finesses qui distinguent le style des jongleurs lyriques de l’idiome d’oc, ce document a, sous le rapport linguistique, et pour l’histoire des littératures du midi, une haute valeur. De plus, c’est un exemple singulier d’un récit qui n’est plus une épopée et qui n’est pas encore une chronique ; c’est, comme le dit très bien M. Fauriel, la combinaison intime d’un fonds purement et strictement historique avec des formes et des accessoires poétiques, c’est enfin la transition de la poésie à l’histoire. La traduction, exacte, fidèle, littérale jusqu’au scrupule, que M. Fauriel a jointe au texte, sera de la plus grande utilité pour répandre le goût d’une langue que si peu de personnes étudient ou comprennent. Autant je conçois peu une traduction du latin dans la Collection, autant je la trouve utile quand il s’agit d’un monument en langue romane, dont l’intelligence autrement serait, pour ainsi dire, fermée à tous. L’auteur anonyme du poème publié par M. Fauriel était sans doute un de ces troubadours assez mécontent des faveurs des grands, protégé pourtant par un certain Roger Bernart, qu’il appelle celui qui me dore et me met en splendeur (quem daura e esclarzis) ; il avait assisté en personne au commencement de la guerre des Albigeois, on le voit dans ses vers. Son poème débute par quelques généralités assez confuses sur l’hérésie des Albigeois ; mais il ne commence proprement sa narration qu’en 1208, et il la termine brusquement à la prise de Marmande, par Louis VII, en 1219. Ses récits embrassent donc les dix premières et les dix plus dramatiques années de la croisade. M. Raynouard avait déjà publié quelques pièces relatives aux Albigeois, comme lo Novel Sermon et la Nobla Leyczon ; mais il n’existait point de grand monument poétique sur ce curieux épisode des guerres religieuses, sur la lutte sanglante qui vint terminer, par un horrible dénouement, cette littérature du gai savoir et de la gaie science, cette fleur charmante de culture et de politesse qui s’était conservée, à travers la barbarie du moyen age, dans la langue et dans les poésies des troubadours.

L’introduction M. Fauriel a placée en tète de l’Histoire en vers de la Croisade, et que je ne voudrais pas mutiler par une sèche analyse, est un morceau capital et l’un des plus remarquables, sinon le meilleur, qui soit sorti de la plume de l’historien si neuf et si vrai de la Gaule méridionale. « Cette introduction, a dit M. Villemain, est remplie de cette critique fine et vaste, de cette érudition élevée qui caractérise tous les travaux de M. Fauriel. Le naturel heureux du style quelquefois négligé, mais toujours expressif, la précision des détails et le tour d’originalité qui s’y mêle, donnent un grand prix à ce morceau de littérature. » Je ne puis, en toute justice, que répéter ces éloges et attendre avec impatience la publication des autres documens historiques sur la croisade que M. Fauriel prépare pour la Collection. Les doctrines albigeoises et vaudoises, si importantes à connaître et si mal expliquées