Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 14.djvu/69

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qui recrutaient et défrayaient les chœurs. Il en résulta que le théâtre entier fut entre leurs mains, et que le bon ou mauvais goût des princes dut seul et constamment prévaloir.

Alexandre, cependant, qui, comme son père, aima passionnément les combats scéniques, et qui en donna souvent le plaisir aux peuples chez lesquels il séjourna, et surtout à son armée, emprunta à la république d’Athènes quelque chose de sa choragie, qu’il accommoda aux proportions gigantesques de l’espèce de démocratie armée et conquérante dont il était le chef. A l’exemple des tribus d’Athènes qui choisissaient chacune un riche citoyen pour chorège, Alexandre désigna des rois pour les mêmes fonctions. On lit dans Plutarque « A son retour d’Égypte en Phénicie, Alexandre fit des sacrifices et des processions en l’honneur des dieux. Il célébra des jeux dans lesquels des chœurs disputèrent le prix de la musique et de la danse. Il y eut même un concours tragique. Ces fêtes furent remarquables non-seulement par leur magnificence, mais encore par le rang de ceux qui en firent les frais ; car ce furent les rois mêmes des villes de Cypre qui remplirent les fonctions dont sont chargés à Athènes les citoyens élus par chaque tribu et qu’on nomme chorèges. On remarqua entre ces princes une merveilleuse émulation. Deux surtout se distinguèrent, Nicocréon, roi de Salamine, et Pasicrate, roi de Soles, auxquels il était échu d’équiper les acteurs les plus renommés. Le premier dut fournir aux frais de Thessalus, le second à ceux d’Athénodore [1]. »

Remarquons que du temps d’Alexandre, tandis que la comédie perdait de plus en plus à Athènes son initiative politique et son droit d’invectives personnelles, elle prenait ce double caractère dans certaines pièces données par ce prince à son armée. Il est curieux de lire dans Athénée les détails d’une comédie toute politique qu’Alexandre fit jouer devant ses troupes sur les bords de l’Hydaspe pour fêter les Dionysiaques. Dans cette pièce, intitulée Agen, Harpalus, qui avait déserté son poste et qui s’était réfugié en Grèce dans le dessein de faire soulever ce pays, était bafoué à la face de l’armée. La comédie d’Aristophane semblait être passée d’Athènes dans le camp d’Alexandre.


THÉÂTRES PRIVÉS A LA COUR DES ROIS GRECS. — TRAGÉDIES ET COMÉDIES DANS LES BANQUETS ROYAUX.

Non-seulement les rois grecs ouvraient, comme nous venons de le voir, des concours scéniques en diverses occasions solennelles et publiques, notamment aux Dionysies, mais ils attiraient les comédiens auprès d’eux pour leurs plaisirs privés.

Nous avons vu, dans les repas donnés par les riches citoyens d’Athènes, chaque convive prendre tour à tour la branche de myrthe et chanter quelques

  1. Plutarch., A1ex., cap. XXIX. — Antoine, qui eut la manie de parodier en tout Alexandre, voulut aussi avoir des rois pour chorèges dans les fêtes splendides qu’il donna dans l’île de Samos (Plutarch., Anton., cap. LVII.). Ce fut, d’ailleurs, de tout temps l’usage des Romains de faire payer les frais des jeux aux rois et aux cités vaincus. L. Scipion agit ainsi après la guerre contre Antiochus. Voy. Tit. Liv., lib. XXXIX cap. XXII.