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avec une modération convenable. Il n’en aimait pas moins comme un fils le jeune Philippe, qui l’honorait lui-même comme un père, et qui toute sa vie lui fut reconnaissant de lui avoir appris le latin, même à ce prix.

Aux heures de récréation, Philippe, au lieu de jouer, cherchait avec qui s’entretenir des travaux et des leçons du jour. Venait-il à Pforzheim des écoliers du dehors, comme c’était alors la coutume, Philippe les examinait, tâchait de les pénétrer, s’attachant surtout aux plus âgés que lui, et, pour peu qu’il les y trouvât disposés, les provoquant à des disputes sur les matières de leurs études. Il montrait dans ces disputes un esprit vif et heureux, une conception surprenante, beaucoup de docilité, et toutefois une grande facilité à s’emporter, d’où l’on pouvait prévoir que cet enfant, devenu homme, serait plus sensible aux difficultés qui lui viendraient des esprits qu’à celles que lui susciteraient les passions des hommes.

Reuchlin, alors en grand crédit à la cour d’Ulrich, duc de Wittemberg, faisait souvent de petits voyages à Pforzheim, sa ville natale. Il y employait son loisir à interroger les trois pensionnaires de sa sœur sur ce qu’on leur avait enseigné à l’école. Les réponses de Philippe étaient de beaucoup les meilleures, soit pour la solidité du fonds, soit pour la manière qui en était charmante. Aussi Reuchlin prit-il cet enfant en grande affection. Il lui faisait de petits présens appropriés à ses études, et de grand prix alors, car c’étaient des livres. Les biographes ont noté, entre autres, le lexique grec-latin dont Reuchlin était l’auteur. C’était le premier qui eût paru en Allemagne. Aidé de ce lexique, Philippe fit de rapides progrès dans les deux langues. En peu de temps, non-seulement il put écrire en prose, mais il faisait aussi des vers, où Reuchlin admirait la facilité et la sûreté précoce de celui qu’il appelait son fils.

Ce fut pour le récompenser d’une pièce qu’il avait composée, que cet homme illustre, alors la lumière de l’Allemagne, le prenant sur ses genoux, mit sur la tête de cet enfant de douze ans le bonnet rouge qu’il avait reçu lui-même avec le titre de docteur. Philippe ne voulut pas être en reste avec son maître. Au voyage suivant, quel ne fut pas la surprise et le plaisir de Reuchlin de voir des acteurs improvisés, entre lesquels Philippe avait distribué les rôles, jouer une petite comédie qu’il avait composée et fait jouer lui-même à la cour de l’électeur palatin [1] ?

  1. Probablement la pièce sur les Sophismes du barreau. Reuchlin s’était réfugié à la cour de l’électeur palatin, après la mort d’Ébérard, duc de Wirtemberg, dont le successeur, Ulrich, venait d’être dépossédé de ses états. Ayant été parmi les conseillers d’Ébérard et étant partisan d’Ulrich, Reuchlin avait été menacé de la prison par un certain moine augustin, ministre et complice de l’usurpateur.