Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 20.djvu/24

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


besoin, pour le recevoir, de la salle de la citadelle, et il congédia l’assemblée. Les deux partis s’adjugèrent la victoire.

De tous les champions que les scolastiques opposèrent à Luther, et plus tard à Melanchthon, Jean de Eck fut le plus célèbre. Quoiqu’il ne soit pas invraisemblable qu’il ait été poussé dès le commencement par le pape, je pense qu’il combattit d’abord pour son propre compte, par gymnastique, et qu’il ne savait guère plus la portée de la défense que Luther celle de l’attaque. Jean de Eck représentait cet amalgame d’une religion toute en pratiques superstitieuses, sans profondeur et sans savoir, et d’une prétendue philosophie aristotélique que depuis long-temps on n’apprenait plus dans Aristote. C’est là seulement ce que les catholiques crurent avoir à défendre dans les premiers colloques, de même que les réformateurs n’avaient cru et prétendu établir que la distinction de la religion et de la philosophie, et l’interprétation plus saine des textes sacrés.

Le rôle des scolastiques, évidemment inférieurs en savoir, et toujours battus dans l’interprétation des textes, se réduisait à citer beaucoup et sans choix, et à prodiguer les mouvemens oratoires. C’est à quoi excellait Jean de Eck. Il avait, comme on dit d’un acteur, le physique de son rôle. Mosellanus, dans une lettre à Pflug sur la dispute de Leipsick, en fait un portrait piquant : « Il a, dit-il, une taille élevée, un corps vigoureux et carré, une voix pleine et tout-à-fait allemande, poussée par de vastes flancs, et qui eût convenu non-seulement à un acteur tragique, mais à un crieur. Tant s’en faut qu’il ait cette douceur naturelle du visage tant louée dans Fabius et dans Cicéron. Sa bouche et ses yeux, tous ses traits enfin, sont plutôt d’un boucher ou d’un soldat de Carie que d’un théologien. Quant aux qualités de l’esprit, il a une mémoire puissante, qui eût fait de lui un homme accompli, si elle eût été au service d’une intelligence de même force. Mais il n’a ni la conception vive, ni la finesse du jugement, sans lesquelles les autres qualités sont des dons stériles. Il n’a souci que de multiplier les citations, sans prendre garde qu’il y en a qui ne vont pas à son sujet, et qui sont froides ou sophistiques. Ajoutez à cela une incroyable audace, cachée sous une astuce qui ne l’est pas moins. S’il se sent pris à un piège, ou bien il détourne la dispute d’un autre côté, ou bien il s’empare de la pensée de son adversaire, se l’approprie en la revêtant de paroles à lui, et lui renvoie sa propre pensée, avec toutes les absurdités qu’on en peut déduire [1]… »

  1. Petri Mosellani Epistola ad Pflugium, De Disput. Leips.