Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 20.djvu/306

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se développe l’immense masse d’eau appelée Passage du dehors, qui sépare Macao du rivage opposé ; c’est une branche de la rivière de Canton. Pour arriver à la ville de ce nom, il faut remonter la rivière jusqu’à une centaine de milles. Par-delà les îles du Taïpa, on découvre la mer de Chine qui se perd dans un horizon sans limites ; à droite est le continent chinois, séparé de la presqu’île par une nouvelle branche de la rivière de Canton, nommée Passage de l’intérieur, qui conduit comme l’autre, à Canton. L’œil a peine à se lasser de ce magnifique tableau ; l’admiration hésite entre tant de points de vue divers. Pendant une heure, je l’avoue à ma honte, je ne me souvins pas que j’avais sous les pieds la grotte de Camoëns.

La ville de Macao a aussi ses pagodes et ses temples chinois ; mais, comme ces édifices sont loin de pouvoir être comparés à ceux que j’ai visités à Canton ; je n’anticiperai point sur des descriptions qui trouveront leur place ailleurs.

Macao compte environ douze mille habitans qu’on peut classer de la manière suivante : cinq à six cents Européens, quatre ou cinq mille métis portugais ; le reste, Chinois. La colonie portugaise est administrée par un gouverneur, un ouvidor ou directeur de l’intérieur, et un sénat électif. Le gouverneur actuel est un lieutenant-colonel d’état-major. Les révolutions de la métropole ont eu leur contre-coup à Macao, et la division était au cœur de ce petit état. Lorsque j’étais à Macao, la lutté était arrivée à une crise : le gouverneur, partisan de la charte de 1822 ; avait contre lui toute la population, et son pouvoir se trouvait entièrement annulé par une majorité imposante formée dans le corps du sénat. Tous les Européens de Macao prenaient une part très active à ce démêlé ; et discutaient le pour et le contre de la question avec autant d’entêtement et d’acrimonie que si le sort de l’Europe entière eût dépendu de la décision. Je ne pus m’empêcher de me rappeler le tempest in a tea pot. Dans cette pauvre ville de Macao, on n’entendait que ces grands mots que le XIXe siècle a introduits dans le vocabulaire des nations : liberté, indépendance politique, lorsqu’un simple mandarin chinois a le droit de contrôler tous les actes des autorités portugaises ; dignité, honneur nationale, lorsqu’à cent pas une porte chinoise et des vexations continuelles viennent rappeler aux habitans qu’il ne leur est permis de vivre sur ce coin de terre qu’en se soumettant à toutes les humiliations qu’il plaît aux véritables possesseurs du sol de leur infliger !

L’établissement de Macao remonte à une époque assez reculée ; il fut formé, non par concession, mais par permission du gouvernement chinois. Dans l’accès d’une générosité dont il n’a pas encore donné un second exemple, le céleste empire voulut bien permettre aux Portugais de s’établir sur ce sol inculte, et de se fortifier contre les attaques des pirates. Aujourd’hui la ville pourrait peut-être soutenir avec avantage un siège contre des troupes chinoises ; mais elle est trop irrégulièrement fortifiée pour résister à un corps d’armée européen. La garnison de la place se compose d’un bataillon de deux cent cinquante soldats, formé des jeunes hommes de la population métisse, et commandé par des officiers blancs. Il y a aussi à Macao environ six à sept cents nègres, qui paraissent être la terreur des Chinois. Un jour, ayant à réprimer une émeute