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plupart ne lisaient l’Écriture que par les yeux grossiers de quelques chefs subalternes, chacun y trouva tout ce qu’il aimait et n’y trouva pas ce qu’il haïssait ; chacun y trouva des droits et n’y trouva pas de devoirs.

Wittemherg donna le signal et en vit les premiers effets. Les esprits y avaient été échauffés dès l’année 1521 par Nicolas Storck, le chef des anabaptistes, lequel disait avoir eu des entretiens avec l’ange Gabriel, et en avoir reçu la promesse qu’il serait le réformateur de l’église. Il avait persuadé un certain Marcus (Stübner), camarade d’école de Melanchthon pendant son séjour à Tubingue, et devenu son hôte à Wittemberg où Melanchthon l’avait accueilli, moitié par bon cœur, moitié pour savoir d’une manière plus certaine ce que professait sa secte ; mais ni son commerce avec Melanchthon, ni leurs nombreux entretiens sur la doctrine, ni une confiance réciproque qui était allée, du côté de Mélanchthon, jusqu’à l’associer à son école privée, n’avaient pu le changer. Il s’y mêlait beaucoup de visions, les têtes n’étant pas médiocrement échauffées, et Luther ayant en quelque sorte autorisé les visions par son exemple. Camérarius raconte que ce Marcus étant assis à côté de Melanchthon qui écrivait, toute conversation ayant cessé entre eux, il s’assoupit peu à peu, et, laissant tomber sa tête sur la table, finit par s’endormir tout-à-fait. Après quelque temps il s’éveilla comme en sursaut, et regardant Melanchthon : « Que pensez-vous de Jean Chrysostôme ? lui demanda-t-il. — Beaucoup de bien, dit Melanchthon, quoique je n’approuve pas sa verbosité. — C’est que je viens de le voir en ce moment même, dit Marcus, dans un triste état au fond du purgatoire. » Melanchthon sourit d’abord, puis il le quitta, déplorant l’aberration de gens qui, éveillés, niaient le purgatoire, et qui le voyaient dans leurs songes [1].

Les sectaires voulaient immédiatement deux réformes : l’abolition du sacrement de l’Eucharistie, et la destruction, par le feu, des statues et images des saints. Carlostadt prêtait à leurs projets l’appui de son nom. C’était un homme farouche, sans génie, sans savoir ni bon sens ; au physique, court de taille, le visage sombre, la voix sourde et sans accent ; un de ces esprits ardens où tout fermente et où rien ne se forme et ne s’articule, et qui, ne pouvant ni obéir ni avoir des sujets parmi les esprits cultivés, en cherchent jusque dans les derniers rangs de la foule. Carlostadt, un moment aussi considérable que Luther, par le contraste de sa hardiesse de novateur et de

  1. Camérarius, chap, XIV.