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sa position dans le clergé de Wittemberg, avait pu se croire son égal. Il ne put souffrir de voir s’étendre de jour en jour la distance qui le séparait de Luther, ou peut-être ne la vit-il point par cette illusion opiniâtre de la plupart des contemporains et des amis de jeunesse d’un homme qui doit les surpasser. Quoi qu’il en soit, sentant qu’il ne pouvait disputer à Luther le premier rang, ni dans la chaire où il était confus et injurieux, ni par la plume où il était tout-à-fait inhabile, il voulut l’égaler par l’action. L’absence de Luther, alors retenu par l’électeur de Saxe au château de Wartbourg, favorisait ses projets violens, et déjà Wittemberg était tout ému de la menace d’une sédition à la fois sacramentaire et anabaptiste.

Melanchthon, effrayé, en écrivit à Luther, qui, sans attendre la permission de l’électeur et sans lui en donner avis, parut à Wittemberg tout à coup, le 9 mars 1522. Ce coup de force étonna les sectaires. Ses prêches multipliés, qui firent dire à un des plus fougueux d’entre eux que c’était moins la voix d’un homme que celle d’un ange, apaisèrent tout. Les chefs, après quelques débats avec lui, se retirèrent à Chemberg, d’où ils lui écrivirent des lettres injurieuses, pour le moment sans effet.

Deux ans après tout avait marché, même Luther, qui se trouvait à son insu plus près qu’en 1521 des opinions de Carlostadt. Ne s’étant pas encore borné lui-même, il avait perdu le droit de marquer des limites à son parti. La sédition éclata donc à Wittemberg, et toutes les statues furent brisées. Cela se passait en 1524. Un an après, cent mille paysans, couverts du sang des nobles, des magistrats et des prêtres, étaient noyés dans le leur, en Souabe, en Thuringe, en Franconie.

Les premiers mouvemens avaient donné beaucoup de soucis à Melanchthon : la guerre des paysans lui fit plus de mal, car elle lui donna le doute. Elle le donna aussi à Luther, qui venait de jeter inutilement sa parole entre les paysans et les princes. Mais le doute de Luther, superbe comme ses croyances, n’allait pas jusqu’à son cœur, et n’en faisait pas jaillir ces vives larmes que la fille de Melanchthon, assise sur les genoux de son père, essuyait, nous raconte-t-il, avec sa robe du matin [1]. Celui-ci commença dès-lors cette longue plainte qu’il continua jusqu’à sa mort, et qu’interrompirent à peine les seules joies pures qu’il lui fût permis de goûter, celles que donnent les lettres, car celles qui lui vinrent de sa famille furent mêlées. Cette

  1. Corp. ref., tom. I.