Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 20.djvu/43

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la satiété ; que d’ailleurs plus les prédicateurs avaient à parler, moins il leur restait de temps pour s’instruire, de sorte qu’étant obligés de monter en chaire sans préparation, ils n’avaient d’autre matière que des déclamations contre les moines. Quant aux changemens dans les choses, il conseillait qu’ils fussent insensibles et qu’on y conservât le plus qu’on pourrait de l’ancien état ; pour la messe en latin, qu’il en fallait laisser subsister la plus grande partie, se contentant d’y mêler des cantiques en allemand ; que là où la messe latine avait été abolie, il fallait néanmoins garder un certain ordre qui ne différât pas trop de l’ancien, et ne pas rejeter les vêtemens sacerdotaux, il poussait même l’esprit de tolérance jusqu’à conseiller qu’on n’empêchât pas le peuple de sonner les cloches pendant les orages, s’il fallait acheter par quelques troubles l’abolition de cet usage. Enfin, ce à quoi il travaillait surtout, c’était à approprier à l’intelligence de la foule les nouvelles interprétations des livres saints, et il n’évitait pas moins dans ses instructions la subtilité qui trouble les esprits simples, que les injures qui excitent les passions. Melanchthon ne voulait pas plus d’une religion qui s’abaissât jusqu’aux imaginations grossières de la foule, que d’un dogme trop raffiné qui les enivrât.

Quelque prudence qu’il mît dans ces inspections, il ne pouvait se renfermer si étroitement dans les doctrines de Luther, que la nécessité de les accommoder à la pratique ne l’obligeât quelquefois, soit à y ajouter, soit à en retrancher dans l’interprétation. Quand il voulut mettre par écrit les instructions qu’il avait données, il n’y put tellement se conformer aux opinions du maître, que le désir d’être clair et applicable ne l’entraînât, selon les matières, à étendre ou à restreindre la pensée de la nouvelle église. Ces légers changemens déplurent aux plus ardens, qui crièrent à la scission, et forcèrent le maître à en prendre de l’ombrage, ce qu’il n’eût peut-être pas fait de son propre mouvement, n’ayant pas donné à ses amis l’exemple d’une fidélité immuable à ce qu’il avait dit.

Ce fut à la suite d’une inspection des églises de Thuringe, faite dans l’esprit que nous avons dit, et dont Melanchthon avait exposé les principes dans un petit écrit en manière d’abrégé de la nouvelle doctrine, que la première querelle de ce genre lui fut suscitée. L’accusateur était Islebius Agricola, un de ces disciples de Luther qui, avant d’exagérer les conséquences de ses doctrines, commencèrent par les défendre avec un acharnement inquiet et jaloux, forçant le sens ou supposant des intentions profondes là où le maître avait voulu