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d’Islande, avec des blocs de lave, ni comme celles de Norvège, avec de grosses poutres arrondies, mais tout simplement avec quelques douzaines de planches clouées l’une contre l’autre. C’est un genre d’habitation qui forme la transition entre la tente nomade et l’édifice cimenté. Elles sont si frêles, que l’hiver on est obligé de les amarrer avec des câbles pour que le vent ne les emporte pas. Les maisons n’ont qu’un rez-de-chaussée, et sont uniformément coupées en deux parties par une cloison. D’abord on entre dans la cuisine, qui n’a ni planches sur le sol, ni fenêtres. Le jour y pénètre ou par la porte ou par la cheminée. Pour tout meuble, on y trouve quelques vases en terre, quelques ustensiles en bois, un ossement de dauphin pour siège, et d’autres ossemens servant de pelle ou de fourgon. La seconde pièce est éclairée par deux ou trois vitraux. C’est là le séjour habituel de la famille ; c’est là que les femmes cardent la laine, tissent le vadmel ; c’est là que père, mère, enfans, reposent entassés l’un près de l’autre sur quelques planches recouvertes d’un peu de paille. Cet espace étroit, privé d’air, inondé par la fumée du feu de tourbe, exhale une odeur nauséabonde à laquelle l’étranger s’habitue difficilement. Mais quelle douce surprise n’éprouve-t-on pas lorsqu’au milieu de cette lourde atmosphère on voit surgir des physionomies dont la misère n’a pu altérer l’heureuse expression, des femmes remarquables par l’harmonie de leurs traits, la fraîcheur de leur teint, et des enfans d’une grace charmante ! Toute cette population des Féroé est fort belle. Pendant le temps que nous avons passé à Thorshavn et sur les autres côtes, nous n’avons pas rencontré un seul être difforme ou estropié, et souvent, dans nos promenades à travers la ville, nous nous arrêtions, surpris tout à coup par la mâle et forte stature d’un pêcheur, ou le regard plein de candeur et le visage riant d’une jeune fille.

Un soir, j’entrai dans une des cabanes les plus sombres que nous eussions encore rencontrées. La mère de famille vint à nous et nous remercia avec une touchante simplicité de vouloir bien visiter sa demeure. C’était une jeune femme dont les inquiétudes matérielles, le travail, peut-être le besoin, avaient attiédi le regard et décoloré la figure, et qui pourtant souriait encore d’un sourire si doux, qu’à le voir, en passant, on n’eût pas deviné tout ce qu’il cachait de souffrance. Elle portait sur ses bras un enfant dont ses lèvres effleuraient de temps à autre les cheveux bouclés ; une petite fille que l’approche de quelques étrangers avait fait fuir s’était réfugiée près d’elle et la tenait par un pan de sa robe, en roulant sur nous de grands yeux bleus étonnés, et trois autres enfans, debout près de la fenêtre, formaient le fond du tableau. La pauvre mère nous raconta sa vie, ses longues veilles d’hiver, ses travaux dans les champs ou près du foyer. Après nous avoir ainsi dépeint, sans recherche et sans emphase, son existence laborieuse, au lieu de se plaindre et de murmurer, elle bénissait la Providence qui avait pris soin d’elle et des siens. « Nous sommes de pauvres gens, disait-elle ; mais, grace à Dieu, tout va bien encore dans notre modeste demeure. Mon père en mourant me laissa pour héritage un bateau. Mon mari est bon pêcheur. Moi, je travaille pour les riches pendant l’hiver, et je cultive, pendant l’été, un petit champ pour lequel nous n’avons