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le pays des Francs, et la fortune toujours hasardée et changeante de ces chefs qui passent si vite du pouvoir au supplice. Par occasion, et comme éclaircissement rapide, il jette aussi un coup d’œil intelligent sur la situation du khalifat et de l’émirat d’Afrique, dont l’histoire est étroitement liée à celle de l’Espagne musulmane ; et, de la sorte, on peut saisir les causes intimes et les causes extérieures des révolutions, des désastres et des succès de la race conquérante ; on sait l’impulsion, les forces actives qu’elle recevait encore du dehors, ce qu’elle tenta pour s’isoler, et les limites que l’Europe éleva contre ses envahissemens.

Après avoir tracé avec talent l’histoire politique et militaire des monarchies arabes de l’Espagne jusqu’à la domination des Almoravides, l’auteur, qui est arrivé comme à mi-chemin, s’arrête pour résumer dans un tableau général l’état du gouvernement et de la civilisation. C’est d’abord l’impôt, et l’impôt d’après la loi musulmane ; c’est la dîme qu’il faut donner à Dieu et au souverain pour légitimer la possession de ses biens. La destination de la dîme dans l’origine est donc essentiellement religieuse, c’est une sorte de taxe des pauvres. Les moines, les enfans, les femmes, les esclaves, tous ceux qui souffrent, qui sont faibles, ou dont la vie est occupée de choses saintes, en sont exempts. Plus tard l’impôt est principalement appliqué aux besoins de l’état, aux charges publiques. Les chrétiens paient le double des musulmans, et le revenu total de l’Espagne arabe est d’environ 200 millions de notre monnaie actuelle, non compris le produit flottant des guerres et des conquêtes, qui était considérable. Ce chiffre élevé du revenu public fait supposer une prospérité remarquable ; et, en effet, l’agriculture et l’industrie avaient pris sous la domination arabe un développement qu’elles n’atteignirent que beaucoup plus tard chez les peuples de la chrétienté. Le fils d’Abd-el-Rahman, disent les chroniques, avait changé les épées et les lances en pioches et en râteaux, et on comptait sous son règne cent mille presses à huile dans la péninsule.

Le commerce était abondant comme le sol. On fabriquait à Cordoue des draps que les khalifes envoyèrent en présent solennel à Charlemagne et à Charles-le-Chauve, et qui furent regardés en France comme une merveille. La diffusion de l’islamisme et les habitudes de la vie nomade favorisaient le trafic ; la population était riche, active, nombreuse, et l’on peut, sans trop craindre l’erreur, l’évaluer au double de ce qu’elle est aujourd’hui. Quant au gouvernement, comme chez tous les peuples d’origine orientale, il fut exclusivement despotique ; le pouvoir du khalife dans l’état est absolu, illimité, comme celui du père dans la famille, et ce khalife, commandeur des croyans, délègue ou révoque la puissance à son gré. Chose vraiment singulière, et qui tendrait presque à établir que la valeur des institutions politiques est relative, que le despotisme sied mieux à certains peuples que la liberté, et que chaque chose, en ce monde, a son temps et son degré propice de latitude ! Le Koran lui-même, ce code de l’immobilité, n’a-t-il pas vu ses croyans les plus fidèles figurer au premier rang de la civilisation ? Ces Arabes, que nous avons laissés si loin derrière nous, n’étaient-ils pas nos maîtres au Xe siècle ? Quand les ténèbres descendaient, menaçantes et profondes, sur la chrétienté, une vive lumière éclairait