Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 22.djvu/11

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


quelque sorte, la base de tout l’édifice, il importe d’en donner une idée avant de toucher au fond même de la question.

C’est en 1169, sous Henri II, que les Anglo-Normands mirent pour la première fois le pied en Irlande, sur cette terre où ils devaient apporter tous les inconvéniens de la conquête, sans aucun de ses avantages. Ailleurs en effet, par la fusion qu’elle opéra entre des races jusqu’alors étrangères l’une à l’autre, la conquête, en définitive, renouvela les institutions, fortifia les mœurs, épura les croyances, et prépara ainsi les progrès de la civilisation ; mais en Irlande, où cette fusion ne put avoir lieu, la conquête n’eut d’autre effet que de pervertir à la fois les vainqueurs et les vaincus, et de les condamner à une lutte éternelle. M. de Beaumont explique très bien comment les causes mêmes qui rendirent la conquête facile l’empêchèrent ensuite de s’étendre et de se consolider. La première de ces causes, c’est le fractionnement de l’Irlande, subdivisée en une foule de principautés trop isolées et trop faibles pour résister à l’invasion, mais trop nombreuses et trop indépendantes pour qu’on pût les soumettre toutes à la fois. La seconde, ce sont les liens étroits qui continuèrent à subsister entre les conquérans et la mère-patrie. Établis sur quelques points de la côte, les Anglo-Normands regardaient leurs possessions irlandaises comme une ferme ou comme un comptoir, et dès 1295, sous Édouard Ier, l’absence habituelle des principaux propriétaires passait, aux yeux d’une portion de l’Irlande, pour une calamité nationale. Ainsi au dedans du territoire conquis (le pale) les Anglo-Normands avec leurs idées, leurs mœurs et leurs institutions, telles qu’ils les avaient apportées d’Angleterre ; au dehors les Irlandais avec leurs lois, leurs coutumes, leurs croyances, telles qu’ils les avaient reçues de leurs pères ; puis, entre ces deux populations si différentes, une guerre tantôt sourde, tantôt ouverte, mais qui ne permettait aucune espèce de fusion : tel fut l’état de l’Irlande pendant un siècle et demi.

Une circonstance pourtant existait, qui devait mettre fin à cette déplorable situation et préparer entre les Anglais établis en Irlande et les Irlandais une assimilation salutaire. Les Anglais trouvaient très bon de conserver sur le sol conquis l’organisation féodale de l’Angleterre et de s’en servir pour opprimer les Irlandais ; mais ils trouvaient très mauvais qu’au nom même et en vertu de cette organisation féodale, le roi d’Angleterre prétendît leur dicter des lois et les asservir. Dès le XIIIe siècle, il s’établit entre le roi d’Angleterre et les Anglais établis en Irlande une lutte persévérante et qui ne pouvait