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véritable reconnaissance aux hommes qui, comme M. de Beaumont, savent, pendant plusieurs années de leur vie, s’affranchir de nos vagues préoccupations, et concentrer sur un point déterminé toutes les forces de leur esprit. Pour découvrir la vérité, M. de Beaumont, d’ailleurs, n’a rien négligé ; il a fait deux voyages en Irlande et visité les recoins les plus obscurs et les plus ignorés de ce malheureux pays. Il a lu tous les documens anciens ou modernes qui pouvaient l’éclairer, et, ce qui vaut mieux encore, il a interrogé les hommes notables de tous les partis. Puis, recueillant ses souvenirs, il a écrit un livre où l’on peut sans doute signaler quelques défauts et quelques lacunes, mais qui n’en est pas moins un des ouvrages les plus remarquables de l’époque.

Ce qui a frappé d’abord M. de Beaumont, et ce qui frappe tous ceux qui visitent l’Irlande pour la première fois, ce sont les contrastes qu’elle présente. L’Irlande n’est certainement pas le seul pays où il y ait en haut un luxe insolent, en bas une révoltante pauvreté ; mais il existe d’ordinaire une série de situations intermédiaires qui forment transition, et qui atténuent la dissonance. En Irlande, dans les campagnes du moins, ces situations intermédiaires manquent, et l’œil n’aperçoit que des châteaux magnifiques ou des huttes misérables, que des riches qui ne se refusent aucune de leurs fantaisies, ou des pauvres qui meurent de faim. En Irlande, en un mot, la classe moyenne ne fait que de naître, et sur une population de huit millions d’hommes, on ne compte guère moins de trois millions d’indigens. C’est là un état de choses dont l’humanité gémit et dont la politique s’inquiète. C’est un état de choses qui ne saurait durer sans menacer sérieusement le repos et la puissance des trois royaumes unis. Aussi, l’Irlande est-elle devenue, en Angleterre et en Écosse, l’objet principal de la préoccupation publique. Quelle est la cause des malheurs de l’Irlande ? Et, cette cause connue, comment peut-on en détruire les effets ? Telle est la double question que se posent les hommes d’état de tous les partis, et qu’aucun d’eux n’a su résoudre jusqu’ici. Plus impartial et plus libre, M. de Beaumont l’a-t-il complètement résolue ? Je n’oserais le dire. Je crois pourtant qu’il a vu plus loin que ses devanciers et pénétré plus avant.

Et d’abord M. de Beaumont a parfaitement compris que c’est surtout à l’Irlande des siècles passés qu’il faut demander l’explication de l’Irlande actuelle. Il a donc fait précéder la partie critique de son livre d’une introduction qui résume rapidement les principales phases d’une histoire trop peu connue. Comme ce morceau est, en