Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 22.djvu/29

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anciens, proposer de donner des primes aux mariages précoces. En un mot, la population n’est point absolument trop grande ou trop petite, et vingt millions d’hommes, si la richesse s’est accrue dans une proportion suffisante, peuvent vivre dans l’aisance là où cinq millions seulement végétaient misérablement ; mais cinq millions d’hommes en revanche, si la richesse a suivi une progression contraire, peuvent mourir de faim sur le sol qui en nourrissait jadis vingt millions.

Maintenant supposez un pays où la richesse restant à peu près stationnaire, la masse à partager entre les habitans n’ait subi aucune altération sensible depuis deux ou trois siècles ; supposez que dans ce pays, néanmoins, par une déplorable imprévoyance, les mariages soient, plus que partout ailleurs, précoces et féconds ; supposez en un mot que, sous l’influence de causes diverses et compliquées, l’accroissement de la population tende sans cesse à dépasser de beaucoup l’accroissement des moyens de subsistance ; qu’arrivera-t-il ? Il arrivera nécessairement, ou que la mortalité, résultat de la misère, viendra rétablir un douloureux équilibre, ou que, pour vivre tous, les habitans devront se contenter chacun d’une plus petite part. On les verra donc d’abord renoncer à tout ce qui, dans un pauvre ménage, peut passer pour du superflu, puis supprimer une portion du nécessaire et descendre graduellement l’échelle de la civilisation. Mais enfin viendra le jour où, sur le logement, sur le vêtement, sur la nourriture, il n’y aura plus rien à retrancher sans tarir les sources de la vie. La population alors cessera de croître, et l’on se trouvera en face d’un pays deux fois plus peuplé et deux fois plus pauvre qu’auparavant.

Ce que je viens de présenter sous forme d’hypothèse est tout simplement l’histoire de l’Irlande depuis soixante ans. En 1776, lors du voyage que fit dans ce pays le célèbre Arthur Young, la population était à peu près de deux millions six cent mille habitans. Elle est aujourd’hui de huit millions, c’est-à-dire trois fois plus nombreuse. Mais bien que, pendant cet intervalle, il ait été successivement dégagé de presque toutes les chaînes légales qui garrottaient son activité, le peuple irlandais n’en est pas moins bien plus misérable qu’alors. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer le récit d’Arthur Young à la dernière enquête. Ainsi, en 1776, le cottier (petit fermier ou simple ouvrier agricole) faisait entrer dans son régime alimentaire, outre les pommes de terre qui en étaient déjà la base, du lait, du pain d’avoine, et même un peu de poisson et de viande. Aujourd’hui, il se nourrit de pommes de terre seulement ; encore ces pommes de terre ne sont-elles pas de l’espèce qui contient le plus de