Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/239

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En même temps, il était habile à lire dans le livre le plus difficile à déchiffrer, dans les replis du cœur humain, comme dans la marche des corps célestes et dans les phénomènes de la nature terrestre.

Plein à la fois d’enthousiasme et de réserve (l’historien Oviedo fait remarquer qu’il était cauto), d’ardeur et de patience, calme dans le succès, courageux et tranquille dans l’adversité, il porta avec une égale noblesse les fers dont l’infâme Bobadilla chargea ses mains augustes, et les insignes de grand-amiral ou la pompe des vice-rois. Il est beau à contempler, le 12 octobre 1492, lorsqu’il descend dans sa chaloupe, revêtu d’un riche costume écarlate, et que, tenant l’étendard royal, ayant à ses côtés les deux frères Pinzon, il va baiser la terre de Guanahani et recevoir sur ce domaine le serment d’obéissance de ses compagnons. Mais je l’admire plus encore lorsqu’en 1484, à son arrivée du Portugal en Espagne, allant pauvrement à pied et tenant par la main un jeune garçon, il s’arrête à la

    les courans pélagiques, les variations du magnétisme terrestre, rien n’échappait à sa sagacité. Recherchant avec ardeur les épiceries, de l’Inde et la rhubarbe, rendue célèbre par les médecins arabes, par Rubruquis et les voyageurs italiens, il examine minutieusement les fruits et le feuillage des plantes. Dans les conifères, il distingue les vrais pins, semblables à ceux d’Espagne, et les pins à fruit monocarpe : c’est reconnaître avant L’Héritier le genre Podocarpus.

    « Colomb ne se borne pas à recueillir des faits isolés ; il les combine, il cherche leur rapport mutuel, il s’élève quelquefois avec hardiesse à la découverte des lois générales qui régissent le monde physique. Cette tendance à généraliser les faits d’observation est d’autant plus digne d’attention, qu’avant la fin du XVe siècle, je dirais presque avant le père Acosta, nous n’en voyons pas d’autre essai. Dans ses raisonnemens de géographie physique, dont je vais offrir ici un fragment très remarquable, le grand navigateur, contre sa coutume, ne se laisse pas guider par des réminiscences de la philosophie scolastique ; il lie par des théories qui lui sont propres ce qu’il vient d’observer. La simultanéité des phénomènes lui paraît prouver qu’ils ont une même cause. Pour éviter le soupçon de substituer des idées de la physique moderne aux aperçus de Colomb, je vais traduire bien littéralement un passage de la lettre du mois d’octobre 1498, datée d’Haïti : « Chaque fois que je naviguai d’Espagne aux Indes, je trouvai, dès que j’étais arrivé à cent lieues à l’ouest des îles Açores, un changement extraordinaire dans le ciel (dans les mouvemens célestes) et dans les étoiles, dans la température de l’air et dans les eaux de la mer. Ces changemens, je les ai observés avec un soin particulier ; je remarquai que les boussoles, qui jusque-là variaient au nord-est, se dirigeaient un quart de vent (probablement le quart des huit vents de la boussole ou 11°1/4) au nord-ouest, et traversant cette bande comme une côte (le penchant d’une chaîne de montagnes, como quien traspone una cuesta), je trouvai la mer tellement couverte d’une herbe qui ressemblait à de petites branches de pin chargées de fruits de pistachier, que nous pensions, à cause de l’épaisseur de l’algue, que nous étions sur un bas-fond, et que les navires allaient toucher par manque d’eau. Cependant,