Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/519

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ses doctrines les plus abstraites. La théurgie, l’illuminisme, avaient fait invasion. On cherchait vaguement une science supérieure et la connaissance absolue. Les philosophes étaient devenus, pour la plupart, des hiérophantes, et l’école, comme le temple, avait ses mystères, ses initiations. Placé sur la limite indécise d’une ère philosophique près de finir, Proclus, espèce d’esprit encyclopédique, avait gardé l’impression vive du passé, tout en subissant des influences nouvelles et diverses. Il avait étudié les mathématiques sous Héron, l’aristotélisme, le platonisme, avec Plutarque, fils de Nestorius, la théologie et la science des mystères avec Syrianus, les arts magiques des Chaldéens avec Asclépigénie. Il était le dernier disciple de la dernière école grecque, et ses travaux éclairent tout à la fois, au point de vue historique, la philosophie de l’école d’Alexandrie, la philosophie de Platon, enfin celle de l’antiquité tout entière ; car, fidèle à la méthode des Alexandrins, il cherche dans le passé le plus reculé et jusque sous le voile des vieilles croyances mythologiques, des antécédens à ses doctrines ou à celles qu’il commente. Il les présente comme ayant été révélées par les dieux eux-mêmes aux sages des anciens temps, et transmises sans altération sous les formes les plus diverses. C’est comme une chaîne dorée, dont Hermès est le premier anneau, et qui vient se renouer par les prêtres de l’Égypte, les théologiens, les prêtres de la Grèce, les disciples de Pythagore et de Platon, jusqu’à l’école d’Alexandrie elle-même.

Démontrer que le monde a une cause, que cette cause est Dieu, que ce Dieu a fait le monde d’après un modèle excellent, qu’il n’y a qu’un Dieu, un modèle, un monde ; que ce plan, ce modèle, ce sont les idées, types invisibles des choses visibles, raisons incréées des choses créées : telle est, on le sait, la pensée du Timée, et le fondement de la théodicée de Platon ; tel est aussi le sujet du commentaire de Proclus. Platon a développé son système avec une majesté et un charme de poésie tout antiques, et, soutenu par cette majesté du maître, Proclus s’est élevé souvent jusqu’aux plus hautes sphères. Il faut distinguer, dans son œuvre, ce qu’il y a de variable dans la science, et ce qu’il y a d’éternel. Mais, si large que soit la part de l’erreur et des choses transitoires, une gloire solide lui est justement acquise ; et le respect qu’inspirent la philosophie et la religion révélée ne peut que s’accroître encore par l’étude du commentaire, car on reconnaît vite que le christianisme n’est, en bien des points, que la sanction divine du dogme philosophique. Citons quelques exemples : la prière, d’après l’école d’Alexandrie encore païenne, n’est pas seulement une demande adressée à Dieu pour en obtenir un bien qui nous est nécessaire. Ce n’est pas seulement une action de grace pour des biens déjà obtenus. L’état de l’ame qui prie, n’y eût-il aucun autre résultat de la prière, est un état philosophique qui purifie et qui sanctifie par cela seul que l’on a prié. Le mystique auteur de l’Imitation eût-il trouvé d’autres mots pour définir l’oraison chrétienne ? Non, certes ! il eût ajouté seulement que la prière appelle la grace. Voyons maintenant le libre arbitre. Tout est soumis aux lois de Dieu ; l’homme, néanmoins, est libre : il a la liberté du choix entre le mal et le bien. Les ames enchaînées à un corps doivent obéir, mais elles peuvent résister ; de là le mérite