Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/716

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un petit à-compte pour le papier. — Goldoni résiste, Barbes insiste, devient pressant, referme la tabatière, fait la révérence, gagne la porte et s’en va.

Goldoni, engagé de cette façon, écrit à Darbes et lui promet une pièce ; Darbes lui répond : « J’aurai donc une comédie de Goldoni… Je suis jeune, mais maintenant j’irai défier tous les Pantalons de Venise, Rubini à Saint-Luc, Corrini à Saint-Samuel ; j’irai attaquer Ferramonti à Bologne, Pasini à Milan, Bellotti à Florence, Golinetti dans sa retraite et Garelli dans son tombeau. » On voit, par ce dénombrement des Pantalons, que cette époque devait être celle de leur plus grande prospérité.

Tonie belia gracia (Toinet le gentil) était le titre de la pièce que Goldoni avait composée pour Darbes, qui jouait sans masque le rôle de Pantalon ; elle tomba à plat. Le pauvre acteur était très mortifié Goldoni lui donna sur-le-champ l’occasion de prendre sa revanche dans l’Homme prudent, où Darbes reparut avec le masque traditionnel. Une rapide analyse de cette comédie, qui eut beaucoup de succès, nous montrera Pantalon agissant, et nous donnera en même temps une idée du bon goût de l’époque.

Pantalon, riche négociant de Venise, a fait fortune ; il s’est retiré à Sorrente, dans la baie de Naples, et quoiqu’il ait déjà deux enfans d’un premier mariage, M. Octave et Mlle Rosaure, il a épousé en secondes noces donna Beatrice, fille d’un commerçant napolitain. Pantalon et donna Beatrice ne tardent pas à faire mauvais ménage. Pantalon, cependant, est sage et d’un caractère accommodant ; mais sa nouvelle femme est coquette, méchante, vindicative, et de plus elle a des sigisbés. La conduite des enfans augmente encore le désordre de la maison : Octave est un libertin, Rosaure une sotte ; Octave a des maîtresses et Rosaure un amant. Pantalon est raisonnable, il sermonne donc tour à tour chacun des membres de sa famille, qui l’injurient ou font la sourde oreille. Comme il est fort prudent, ce n’est qu’après avoir vainement essayé de la douceur qu’il a recours à des moyens plus efficaces : après avoir grondé, il menace ; mais ses menaces ne produisent pas plus d’effet que ses représentations. On s’en irrite ou l’on s’en moque ; mère, fille et fils sont déchaînés contre le pauvre Pantalon, qui leur cède la place et s’enfuit.

Beatrice, que les menaces de son mari ont mise hors d’elle-même, et qui prête l’oreille aux conseils d’un sigisbé fripon, cherche à se venger, c’est-à-dire à se défaire de Pantalon. Elle voudrait avoir pour complices son beau-fils et sa belle-fille, mais Octave seul est décidé