Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 24.djvu/276

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de l’Angleterre. Eh bien ! il faut oser montrer ce danger et nommer la puissance qui menace l’empire ottoman, Constantinople, les Dardanelles, l’indépendance de l’Allemagne, l’indépendance de l’Europe. Il faut oser rompre avec elle et jeter au loin toute arrière-pensée. La France doit se montrer résolue à résister, et tout au moins à protester seule, si elle est sans allié, contre tous ces projets d’envahissement et toutes ces trames secrètes. Il faut que désormais aucun doute ne puisse plus exister sur les penchans de la France, sur les chances que la Russie aurait de l’associer à ses projets, comme elle essaie aujourd’hui d’y associer pour un temps l’Angleterre. Il faut qu’aucune puissance dont la Russie menace les intérêts ne puisse plus dire : « Hâtons-nous de nous allier à la Russie, de peur que la France ne nous prévienne, et que son poids, uni à celui de la Russie, ne vienne peser sur nous ou ne lui donne la part de butin qui nous est destinée. »

La France, Dieu merci, par l’isolement où elle est aujourd’hui placée, donne à tous ces soupçons le plus noble démenti. Mais puisqu’elle a refusé de s’associer à la politique spoliatrice de la Russie, c’est désormais toute une carrière qui s’ouvre devant elle ; c’est une lutte directe corps à corps entre elle et la Russie. C’est la probité politique dont elle a fait preuve dans cette question d’Orient qui l’a fait désigner par la Russie comme sa première victime. Sans doute, la Russie hait dans la France le principe de son gouvernement ; mais cette haine ne gêne en rien ses alliances. Si la France se fût montrée disposée à prêter l’oreille aux insinuations de cette puissance, si elle eût provoqué des arrangemens secrets, des traités de partage, de spoliation ; si elle eût refusé asile aux débris et aux droits violés de la Pologne…, alors c’eût été l’Angleterre qui la première eût été décrétée pour cet isolement, dont quelques hommes en France ont la simplicité ou la lâcheté de se plaindre, parce qu’ils oublient que cet isolement de la France est le prix et le témoignage d’une loyauté dans sa politique, dont malheureusement et plus d’une fois elle avait été soupçonnée de manquer.

Cet isolement, c’est désormais la gloire et la force de la France, de même que participer au traité de Londres, c’est n’être plus que l’esclave de la Russie. Croit-on que la nation anglaise soit bien jalouse de ce titre ? Si la France se déclare nettement l’adversaire des projets de la Russie, le défenseur de la justice et du droit, comme la Russie s’appuie sur la force brutale et la perfidie, pense-t-on que la nation anglaise suive long-temps la voie où l’entraîne un ministre imprudent