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fierté de ses anciens souvenirs ? Vous figurez-vous l’Angleterre aristocratique sans ses possessions d’outre-mer, sans les Indes orientales ? Elle a des officiers, des magistrats, des commandans pour quatre fois plus de sujets qu’elle ne possède de citoyens. Sans ces sortes de débouchés, serait-elle libre et aristocratique à la fois ? Assurément non. On dit que ce sont les principes nouveaux les cortès qui ont amené la révolution du Brésil ; je ne sais, mais je soutiens que la séparation du Brésil nécessite les principes des cortès. Que les nobles en gémissent plus que le peuple, car elle a amené non pas la haine, tout au contraire, le regret et l’amour, mais l’impossibilité de l’ancien ordre de choses. Il faut évidemment que l’aristocratie succombe, si elle ne sait s’ouvrir de nouvelles routes de gloire et de fortune ; et puisque les nobles ne peuvent soulever la lourde et glorieuse épée de leurs ancêtres, puisqu’ils ne savent pas féconder leurs colonies abandonnées, ils verront leurs privilèges s’éteindre un à un avec leur gloire.

Les yeux attristés se sont déjà tournés vers le sol ; on va se le disputer. On commence à s’occuper d’agriculture et d’industrie, car il faut vivre à l’intérieur. Le peuple se replie sur lui-même, les classes élevées se rongent et se démoralisent, et, bien qu’elles oublient le passé et les vigoureux sentimens qu’il devrait leur inspirer, elles ne se font pas au présent. Le peuple portugais ne réclame pas la liberté, il est vrai, mais il demande à vivre, et à vivre d’une manière impossible ; dans sa situation, c’est un vœu révolutionnaire. La fidélité à ses anciens souvenirs ne le sauve pas des crises violentes ; au contraire, l’affliction morale vient se joindre aux maux matériels. Nulle part il n’entrevoit l’espérance, il tombe flétri, et la démoralisation est infinie. Les constitutions et les chartes ne sont donc pas responsables de tant de malheurs. Les mouvemens politiques, par leurs désordres, ne font que contrarier et suspendre cette autre révolution intérieure et irrésistible. Les hommes qui, par des nouveautés, prématurée offensent les vieilles idées, les mœurs antiques, humilient la nation et l’énervent ; ceux qui s’opposent à tout changement luttent contre l’inévitable et aggravent les maux qu’ils redoutent. Il ne faut ni trop faire la guerre au passé, ni trop se gendarmer contre l’avenir. Des deux façons, on porte trop de préjudice ou à la moralité ou au bonheur de la nation. Le passé et l’avenir doivent se lier dans la pensée publique. Les sentimens que l’un a laissés doivent être conservés au profit des institutions que l’autre réclame, et ce n’est qu’en respectant la fierté du peuple, en la relevant même, qu’on peut le rendre propre à la liberté. La liberté est sûre de triompher si elle est patiente, si le peuple ne devient pas, en la poursuivant, indigne d’en jouir, et surtout si, dans la folle prétention d’assurer l’avenir, on ne ruine pas le présent, sur lequel il faut nécessairement que l’avenir s’appuie.


JULES DE LASTEYRIE.