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les titres nouveaux ; elle est l’unique moyen de mettre les mœurs du peuple en harmonie avec ses nouveaux principes politiques. Ce serait aussi un acte d’humanité. Quand le majorat est trop petit, le sort des cadets est vraiment déplorable ; ils vivent dans un état de vanité, d’humiliation et de misère fait pour abaisser l’ame et déprimer le caractère.

Il faut cependant ménager les grands majorats ; dans l’état de désordre financier où se trouve la haute noblesse, rendre ses biens libres, ce serait du même coup les faire passer en d’autres mains, et changer à l’instant tous les propriétaires du sol. On doit donner aux fidalgos le temps de s’habituer un peu à l’économie et à la régularité. Si l’on précipitait le mouvement, les nobles seraient ruinés avant que des propriétaires de biens libres instruits et éclairés eussent pu se former, et le Portugal se dépeuplerait de toute classe élevée ; ce serait une cause de plus de démoralisation et d’abaissement. Attendez la sève d’un nouveau printemps, avant d’arracher cette fleur fanée dont la tige flétrie couvre au moins la terre.

Les majorats importans étant maintenus, les souvenirs du peuple, ses idées de grandeur, ne seront pas froissés ; à son insu, ses sentimens se transformeront avec sa condition, et le pas le plus difficile sera franchi sans blessure profonde. Certainement, en détruisant la base de l’aristocratie, on n’accroîtra pas son pouvoir, et, si je soutiens ces idées, ce n’est pas par vénération pour l’ombre de préjugés à demi éteins, par engouement pour des vanités qui se traînent dans la poussière ; mais j’ai de la considération pour les sentimens de ceux qui, de leur humble sphère, adorent les traditions glorieuses : j’éprouve de la sympathie pour des instincts si généreux, si fidèles et un peu hors de saison. Je veux les ménager pour que le noble conserve sa fierté, pour que le cœur du pauvre ne se flétrisse pas, et qu’un cynisme grossier ne s’empare pas de tous les esprits. Ces préjugés, ces idées, ces chimères, comme on voudra les appeler, rattachent le présent au passé ; ils sont la vie, la poésie du peuple, le seul et dernier lien social ; craignons de le briser. Les réformateurs impatiens doivent le sentir eux-mêmes, il est nécessaire d’être prudent et sobre de théories. Plus on fait d’éclat, plus on frappe et l’on blesse, et plus aussi on éloigne ; on ne crée que le découragement et la confusion, et celle-ci n’engendre que le néant.

Les fidèles serviteurs du passé pourront me reprocher, tout en respectant les vieux sentimens nationaux, de chercher à ébranler les institutions et les mœurs sur lesquelles ils s’appuient. Un exposé de principes politiques ne serait pas une réponse propre à les satisfaire ; mais je leur dirai que la vieille société portugaise est minée jusque dans ses fondemens, et que la révolution économique qui s’avance nécessite une révolution sociale. Non, les théories politiques n’ont pas à elles seules creusé cet abîme de misère ; ce qu’on peut surtout leur reprocher, c’est de n’avoir pas su soutenir la nation dans de si cruelles épreuves et de promettre ce qu’elles ne peuvent tenir. Le Portugal a perdu le Brésil, et ses autres colonies languissent. Que faire de ses moines, de ses cadets, même de ses négocians ? Que répondre aux exigences et à la