Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/314

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les élémens qui dominent ? Sans nul doute les élémens latins ; il en est de même dans le vocabulaire. La langue française est d’origine latine avant tout ; mais l’échange perpétuel des idées entre le peuple, les émigrations, les invasions qui passent, la conquête qui prend racine sur le sol, le commerce qui met en jeu les intérêts, ont apporté tour à tour à cette source première des affluens qui l’ont grossie. La Grèce, qu’on retrouve au berceau de toutes les civilisations de l’Europe antique, avait mis le pied sur la terre gauloise ; la Grèce a donc sa part à réclamer dans nos richesses lexicographiques, mais cette part est bien minime, si l’on s’attache aux mots qui nous ont été légués directement, par l’antiquité, si on retranche tous les emprunts de la science moderne, et tout ce que donne la décadence byzantine par les rapports des croisades et par les relations mercantiles. L’Allemagne peut à bon droit réclamer davantage. M. Dietz a compté dans notre langue plus de mille mots qui sont sans nul doute de provenance germanique, et M. Ampère fait remarquer qu’on retrouve, dans ces radicaux d’outre-Rhin, le cachet âpre et sauvage des mœurs tudesques. Les Allemands, dont la vie s’écoulait dans les joies des combats ou la colère de l’ivresse, nous ont donné un grand nombre de termes de guerre, de mots tristes, et presque toutes les dénominations féodales. C’est ainsi que la civilisation se reflète dans le langage, et en considérant de la sorte la philologie au point de vue de l’histoire, en lui demandant, non-seulement des élémens pour la grammaire, mais des enseignemens sur les mœurs et les institutions, on l’élève à la hauteur d’une science utile et sérieuse : C’est là d’ailleurs le procédé habituel de M. Ampère, qui, tout en sachant donner une large place au détail, agrandit son sujet par des rapprochemens ingénieux, par des vues neuves et philosophiques. La partie du livre qui traite des étymologies est curieuse et attrayante au dernier point, ce que l’on n’attendait pas assurément du sujet. On peut dire queM. Ampère a constitué une véritable méthode dans cette science étymologique qui prête si facilement aux erreurs et qui était tombée auprès des esprits positifs dans un juste discrédit.

Nous regrettons de ne pouvoir suivre ici dans le détail la science vraiment inépuisable de M. Ampère. On lui doit cette justice que peu de livres de notre temps attestent une connaissance aussi sérieuse du sujet, et présentent, sur un thème vieilli, un aussi grand nombre de vues perçantes et nouvelles. Tous les travaux entrepris jusqu’à ce jour sur l’histoire de notre langue n’étaient, à vraiment parler, que des essais, fort savans quelquefois, mais n’embrassant que des points restrictifs de la question, et le plus souvent dénués de méthode et de critique. M. Ampère a enfin donné un livre complet, approfondi, chose rare à notre époque de dispersion, un livre où le détail est traité avec une patience et une exactitude qui peuvent défier Péterson ou Meister, et qui offre de plus ce qui manque souvent aux érudits allemands, l’élévation, et ce qui leur manque toujours, la finesse et l’esprit.