Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/434

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il les rétracte. Mais n’eût-il pas mieux valu, pour un aussi bon chrétien que M. Guiraud, ne pas les émettre ? car envin, le mal est fait, il se propage, et il se trouve qu’avec le zègle le plus ardent on devient pour ses frères une pierre d’achoppement et de sancadale. C’est triste.

Ces philosophes, ces panthéistes, auxquels M. Guiraud adresse de burlesques reproches, n’ont jamais fait des choses divines et humaines un travestissement égal aux imaginations de la Philosophie catholique. Ils ne voient pas dans la création le triomphe du diable, et ils sont plutôt disposés à reconnaître avec la segesse antique la prédominance du bien dans l’univers.« Faisons connaître la cause, dit Timée dans Platon, qui a porté le suprême ordonnateur à produire et à composer cet univers. Il était bon, et celui qui est bon n’a aucune espèce d’envie ; aussi a-t-il voulu que toutes choses fussent, autant que possible, semblables à lui-même. Quiconque, instruit par des hommes sages, admettra cela comme la raison principale de l’origine et de la formation du monde, sera dans le vrai [1]. » Voilà de belles paroles qui ne craignent aucune comparaison avec rien de ce qui a été écrit depuis le disciple de Socrate ; on y sent la majesté sereine et calme du vrai. En les méditant, l’homme se fortifie en lui-même : il comprend que tout ce qui existe est essentiel, car autrement ce qui existe ne serait pas, et désormais il vit, il pense avec confiance, avec énergie. En insistant au-delà de toute mesure sur ce que les doctrines chrétiennes renferment de pessimisme et de désespoir, M. Guiraud a rendu un très mauvais service à la cause dont il s’est fait le champion. Tous les ans, la cour de Rome proscrit des livres beaucoup moins dangereux pour la religion que la Philosophie catholique, et nous ne serions pas surpris si les journaux de l’année prochaine nous apprenaient que M. Guiraud, partageant le sort de ces damnés philosophes, a été mis à l’index.

La langue française a reçu aussi de M. Guiraud de sensibles atteintes. Cependant que de nombreux et admirables exemples notre littérature lui mettait sous les yeux, pour écrire convenablement sur les hautes matières qu’il ambitionnait de traiter ! Sans aucune exception, la littérature française est la plus riche de toutes en chefs-d’œuvre de style philosophique. En ce genre, la Grèce a deux types admirables, mais elle n’en a que deux, Platon et Aristote ; Rome non plus ne compte que deux prosateurs qui aient écrit avec supériorité tant sur la métaphysique que sur la morale, Cicéron et Sénèque.

  1. Timée, traduction de M. Cousin.