Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/435

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Dans les lettres françaises, au contraire, les modèles abondent : Descartes, avec sa phrase ferme et simple, montre non-seulement comment il faut penser, mais encore comme on doit écrire ; l’animation, les images, l’ingénieuse fécondité du style de Malebranche, font de la Recherche de la Vérité un plaisir littéraire. Pascal introduit dans l’analyse la plus sévère de l’homme les mouvemens de la passion ; il est éloquent parce qu’il souffre, parce qu’il se débat avec une profondeur douloureuse et naïve entre la raison et la foi. Dans le même temps deux prêtres illustres inscrivent avec éclat leurs noms parmi les écrivains philosophes ; leurs qualités individuelles sont saillantes ; toutefois il est facile de remarquer que la manière de Fénelon se rapproche de celle de Malebranche, et le faire de Bossuet de celui de Pascal. Précédé par Fontenelle, qui unit un siècle à l’autre, Voltaire donne aux matières philosophiques une transparence inconnue jusqu’alors ; élégant sans recherche, limpide avec chaleur, son style fait pénétrer et circuler partout les idées dont il est l’irrésistible organe. Associez à cette puissance la morale et la politique entre les mains de Montesquieu et de Rousseau, la métaphysique et les sciences dans celles de Condillac et de Buffon, et vous aurez constaté comment le style philosophique est devenu une des gloires les plus incontestables de la France. Aussi, il est dans les habitudes de notre esprit de ne pas séparer le fond d’avec la forme, et nous n’admettons pas que l’homme qui sait penser ne sache pas écrire. Que dirons-nous donc d’un prétendu penseur qui ne soupçonne même pas les premières conditions de la prose philosophique ? Dans la Philosophie catholique, l’impropriété des termes, la construction illogique des phrases, le mélange d’expressions et d’idées triviales avec l’ambition de développemens emphatiques qui avortent toujours, mettent le lecteur à une torture d’autant plus cruelle qu’il se souvient que ces grandes questions furent illuminées par les plus beaux génies.

Cependant M. Guiraud siège parmi les quarante personnes qui sont réputées les premiers écrivains du pays, et pour lesquelles l’éclat et la pureté du langage sont un devoir. Il était si facile sous la restauration de conquérir une situation littéraire ! Etiez-vous royaliste ou libéral, apparteniez-vous à la phalange du Conservateur ou au bataillon de la Minerve, votre parti se chargeait de vous, il prônait vos ouvrages ou ceux que vous deviez faire un jour, il affirmait que vous étiez une des parties intégrantes de la gloire de la France. Le public se prêtait alors de bonne grace à ces mystifications solennelles : partagé en deux grandes fractions à cette époque, il était plus sensible