Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/468

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bohémienne, la sorcière du Moultan, la femme de cette race inconnue qui a couvert d’un flot immonde toutes les contrées de l’Europe, toujours misérable, coupable et inflexible. Elle entre sans se baisser, sans plier, le front haut, l’œil ardent, mais la parole douce et flatteuse. En la voyant, la doña de Séville et ses femmes répètent ; Ave Maria purisima ; on la craint autant qu’on la désire. Elle commence par répéter les bénédictions sur la famille, bénédictions qu’elle récite avec une volubilité extrême, et dont le lieu-commun se trahit par l’emphase même des éloges et la monotonie d’une voix criarde ; alors commence, sans préparation, la romalis ou la danse gypsy, qui précède opération magique du baji ou de la bonne-aventure. Après avoir adressé à la dame espagnole, d’une voix glapissante et avec une fierté de gestes qui contredit singulièrement l’humilité hypocrite des paroles, un torrent de bénédictions que dans, son cœur la bohémienne transforme en malédictions féroces, la jeune gypsy s’élance obliquement, les poings placés sur les deux hanches et imitant plutôt les bonds élastiques de la race féline que les développemens gracieux des attitudes humaines. L’enfant noir balancé à son col semble s’animer à ses accens ; il soulève sa tête maligne et hérissée de cheveux noirs, il hurle avec sa mère le chant sauvage qu’elle répète ; enfin elle le détache de son col, le saisit, le lance au-dessus de sa tête comme une balle, et, le front penché en arrière, le sein pantelant, les cheveux épars, toujours dansant, le reçoit en riant dans ses bras. Lorsque la gypsy exerce son art devant les hommes, cette danse de la ménade furieuse change de caractère ; c’est la licence dans ce qu’elle a de plus irritant et de plus nu, la violence de la volupté, mais non sa grace, la danse égyptienne dont parle Virgile dans son petit poème sur la taverne voisine de Rome. Mais l’étranger, l’Espagnol, le boussné qui céderait aux attractions lascives de la danseuse trouverait (c’est M. Borrow qui l’affirme) un poignard aigu prêt à le punir de son erreur.

’Tous les mauvais penchans de l’humanité sont servis et exploités par cette femme qui éveille la cupidité, dérobe les trésors, sert les intrigues, fraie la route aux assassins, indique les moyens et les ressources de la fraude, et conserve deux seules vertus, mais avec un étrange acharnement, la pureté féminine et l’amour de la famille. Sa journée finie, journée toute vouée au pillage, au dol, la ruse, à la débauche qu’elle excite chez les autres, mais qu’elle repousse, elle rentre heureuse et fière dans son repaire, et là, elle retrouve sa caste qui parle le même langage qu’elle et qui habite une caverne dans un