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parages où on les envoyait poursuivre une proie fugitive, la nature semblait avoir rassemblé tous les périls capables d’effrayer le cœur des plus intrépides ; périls de la nuit et de la mer orageuse, des vigueurs du froid et de la contagion du scorbut, périls des glaces fixes ou flottantes et d’une lutte affreuse avec les ours, les morses et les baleines.

Chaque année on perdait une partie des équipages envoyés dans ces terribles régions. Les uns avaient été broyés avec leur bâtiment par des montagnes de glace. D’autres, cernés subitement par un rempart infranchissable, étaient morts de froid et de faim. D’autres étaient devenus la proie des ours et des monstres marins qu’ils essayaient de vaincre. Un auteur Hollandais, qui a écrit une histoire détaillée des pêches du nord, raconte d’effroyables naufrages ; il en est un entre autres dont le récit, depuis plusieurs années que je l’ai lu, m’est toujours resté dans l’esprit.

En 1777, le navire la Guillaumine partit du Texel le 14 avril, arriva le 22 juin à la grande glace mouvante du Groënland, et s’y amarra pour commencer la pêche. Le 25, il fut cerné par des glaçons qui le pressaient de toutes parts et menaçaient à chaque instant de le briser. Pour prévenir un tel malheur, pendant huit jours et huit nuits l’équipage fut employé à scier les glaces, qui n’avaient pas moins de treize pieds d’épaisseur. Après quatre jours d’un travail accablant, il arriva à un autre champ de glace qui lui barrait le passage, et se trouva de nouveau renfermé dans un étroit bassin. Quatre autres navires étaient déjà là dans la même situation, et, quelques jours après, quatre autres arrivèrent sur la même plage, à quelque distance des premiers.

Le 1er août le froid redoubla d’intensité, les glaces serraient tellement la Guillaumine qu’on craignait à tout instant de la voir se rompre sous leur violente pression, et personne n’osait plus se laisser aller au sommeil.

Le 30 août, il s’éleva un orage épouvantable ; des neuf bâtimens qui se trouvaient là quatre furent anéantis, deux autres étaient dans un état déplorable, et ceux qui au milieu de la tempête avaient conservé intact leur gréement, étaient enfoncés dans les glaces jusqu’à la hauteur des bastingages. On distribua sur ces derniers les équipages des bâtimens submergés, avec tout ce qu’ils purent sauver de leurs vivres et de leurs vêtemens. Mais, la semaine suivante, la Guillaumine et un autre des navires qui jusque là avaient résisté aux efforts des glaces furent encore écrasés ; il ne restait qu’un seul bâti-