Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/504

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tinuer les tentatives abandonnées par les compagnies privilégiées ils envoyèrent des bâtimens, non plus au Spitzberg, mais au détroit de Davis, au Groënland, et obtinrent de temps à autre quelques heureux résultats. Cependant cette pêche est toujours allée en déclinant. Aujourd’hui, malgré tous les efforts que l’on a faits pou la relever, elle ne compte plus que pour une bien faible part dans le mouvement maritime de la Hollande et dans le chiffre de ses revenus, et tous les établissemens qui avaient été fondés pour la rendre plus facile et plus fructueuse ont disparu.

Les grandes chaudières en cuivre de cinquante à soixante pieds le diamètre, que l’on avait transportées dans les contrées du nord, ont été vendues, et le village naissant de Smeerenburg, qui, chaque été, se peuplait d’une colonie nouvelle, a été démoli pièce par pièce. Nous avons vu il y a deux ans cette plage effroyable où jadis il y avait pendant plusieurs mois de l’année tant de vie et de mouvement. On n’y trouve plus aucun vestige des fragiles édifices qui y furent élevés, plus aucune trace des hommes qui l’ont habité, si ce n’est çà et là une fosse creusée dans la glace, un cercueil brisé par les ours blancs, une croix renversée sur la neige, une croix avec un nom, dernier souvenir d’affection, et de piété accordé aux malheureux qui mouraient là. De tous côtés, on n’aperçoit que la mer sombre et terrible, les glaces flottantes que ses vagues charrient, les glaciers éternels qui la bordent, pas une plante qui récrée la vue, pas un être vivant, hors quelque pauvre phoque couché sur un glaçon et plongeant dans l’eau à l’approche d’une barque. De tout côté, on n’entend d’autre bruit que le mugissement lugubre des vents, le fracas des glaces qui se brisent l’une contre l’autre, le tonnerre de l’avalanche qui s’écroule du haut d’un pic aigu, ou quelque cri d’oiseau de mer rauque et moqueur. C’est du côté du nord-ouest la dernière pointe de terre qui existe : au-delà, il n’y a plus que les glaces du pôle, l’abîme éternel que Dieu seul connaît.


XAVIER MARMIER.