Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/508

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de la civilisation dans l’Afrique centrale, et de mettre fin à la traite des nègres. Le gouvernement anglais n’a pas hésité ; il a pris le philantrope au mot, bien heureux d’avoir un si beau thème à développer dans ses notes diplomatiques. Si le marché peut se conclure, il ne se passera pas dix ans avant que l’Angleterre ait sur les côtes de l’Afrique centrale des établissemens plus utiles que tous ceux que nous possédons aujourd’hui dans l’Algérie.

Nous n’en faisons pas un reproche à l’Angleterre ; loin de là. Elle cherche se développer selon la nature de sa puissance, le génie et les besoins de ses peuples ; c’est son droit, c’est son devoir. Rien de plus légitime, lorsque les moyens aussi sont légitimes, lorsqu’on ne blesse pas les doits d’autrui.

Nous concevons l’esprit colonial de l’Angleterre et ses efforts incessans ; nous concevons la tendance de la Russie vers Constantinople ; la Prusse se préparant un grand avenir en Allemagne, l’Autriche désirant s’emparer de tout le cours du Danube, n’excitent chez nous ni indignation ni surprise. Ces tendances sont naturelles ; c’est là, pour ainsi dire, l’expansion propre à chacun de ces grands corps politiques ; elle est une loi de leur nature, de leur organisation. Le jour où, sans les avoir satisfaits, ils cesseraient d’éprouver ces besoins, la vie se serait retirée de chacun d’eux ; ils ne seraient plus des centres d’activité ; ils seraient entrés eux-mêmes dans la sphère d’activité d’une puissance nouvelle. La Turquie est morte : aussi ne cherche-t-elle plus à s’épandre elle n’a plus de tendances ambitieuses. Lui rend-on ce qu’elle a perdu, elle n’a plus la force de le saisir ni de le garder.

Ce que nous voudrions en présence de tous ces faits, c’est que la France se rappelât qu’elle aussi doit être au nombre des puissances vivaces. Il ne faut pas envier ses voisins ; c’est bas et c’est stupide. Mais il serait par trop niais d’oublier que leur agrandissement nous rapetisse. On l’a dit mille fois, la puissance des nations n’est qu’une idée de relation.

Sans doute la France ne doit pas plus imiter l’Angleterre que la Russie. Chaque peuple a son génie, sa géographie, ses antécédens, ses mœurs, son économie sociale. L’imitation servile ne convient pas plus à une nation qu’à un homme de talent. Nos capitaux, nos habitudes, nos tendances, ne nous permettraient pas d’aller jetant des colonies à droite et à gauche dans toutes les parties du monde. Pour cette nature d’entreprises, nous ne saurions être les premiers. Est-ce à dire qu’il faille pour cela négliger cette branche importante de notre commerce, et consommer inutilement des hommes et des capitaux, sans chercher à tirer le meilleur parti possible de toutes nos possessions Est-ce, à dire qu’il n’y ait pour nous rien à désirer, rien à faire ?

Il y a plus : pourrions-nous assister impassibles et avec un désintéressement stoïque aux accroissemens de puissance, d’influence, de territoire peut-être, que le cours des évènemens pourrait d’un jour à l’autre procurer à plus d’une nation ? Si ces faits devenaient de plus en plus probables, aurions-nous du moins une pensée, un plan, un projet, une décision ? Il y a un peu plus d’un demi-siècle qu’une grande iniquité se préparait en Europe, le partage d’un assez grand royaume. Peut-être traita-t-on alors d’extravagances, de rêveries,