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genres qu’il lui plaît d’adopter pour un moment. Il règne dans cette imitation du Romancero une certaine allure castillane, un ton leste et il dégagé qui sied, bien qu’on ne retrouve pas toujours là cette époque barbare faite de lambeaux sublimes rassemblés au hasard et sans ordre[1], épopée sans nom d’auteur, que chacun allonge ou raccourcit selon qu’il lui convient, iliade qui n’a pas même son Homère à jeter en pâture aux savans pour qu’ils le contestent. N’admirez-vous pas comme une adorable réminiscence de la chaste Bethsabé des livres saints la peinture de la jeune Florinde se baignant sous les sycomores et jouant dans les eaux au milieu de ses compagnes, tandis que le roi Rodrigue la guette du haut de ses balcons, et couve de l’œil sa nudité pudique ? Le viol de doña Florinde, les plaintes de la jeune fille à son père, le désespoir du vieux comte Julien, le châtiment du roi Rodrigue, sa fuite, son repentir et sa mort, tout cela est retracé de main de maître. Vous rencontrez à chaque détour, presque à chaque pas, de beaux vers, des strophes vaillantes et bien frappées, celle-ci par exemple :

Hier j’avais douze armées,
Vingt forteresses fermées,
Trente ports, trente arsenaux,
Aujourd’hui pas une obole,
Pas une lance espagnole,
Pas une tour à créneaux !

M. Hugo n’a jamais fait mieux, même dans les Orientales, où le sentiment de cette pièce est reproduit presque mot pour mot. Du reste, si l’on s’en souvient, l’œuvre de M. Emile Deschamps ne laissa point d’exercer une action puissante sur la poésie contemporaine, et nous croyons ne pas nous tromper en disant que c’est de là, de cette imitation du Romancero, que sont sortis la plupart des contes et des poèmes à la manière espagnole publiés vers cette époque.

Il s’en faut que M. Emile Deschamps ait aussi bien réussi avec

  1. Par exemple, M. Emile Deschamps voit des plians et des duchesses à la cour du roi Goth, absolument comme s’il était à Versailles en plein Louis XV :

    Viens, ou je vais mourir… je veux que les duchesses
    Sur leurs plians dorés pâlissent à ma cour,
    Et détestent leur rang, leurs pages, leurs richesses,
    En voyant tes grands yeux, ta gloire et mon amour.

    Autant vaudrait affubler le chef barbare d’une perruque à l’oiseau royal et mettre des mouches à Florinde. C’est là, du reste, le seul passage où le traducteur ait sensiblement travesti l’original. O la rime !