Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/569

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aliis. Depuis le sectaire furibons et déclamateur jusqu’au panthéiste insouciant qui laisse aller le monde sans trop se remuer la bile, depuis le juif talmudiste jusqu’à l’humble prêtre catholique, jusqu’à la sœur grise, il a vu les uns et les autres, il les a tous interrogés, tout connus, et tant d’inquiétudes, d’angoisses, de sueurs, ont abouti à quoi ? au scepticisme, à un scepticisme irrésolu, qui n’a pas même conscience de lui-même et se déguise mal sous de mystiques abstractions ; abîme tumultueux et sombre où surnagent çà et là des réminiscences divines du catholicisme : amour, fraternité, charité, antidotes que le poète a l’air de recommander faute de mieux et comme par lassitude, un peu semblable à cet honnête médecin de campagne, plein d’hésitations lui aussi, et qui en était venu, à force de scepticisme, à faire de l’infusion de tilleul une panacée universelle, car disait-il, s’il n’y a pas grand bien à espérer de mon remède, du moins n’en peut-il résulter aucun mal.

Le volume de M. Antoni Deschamps comprend les Poésies italiennes, les Dernières Paroles et Résignation, c’est-à-dire, sauf sa traduction de vingt chants de Dante, tout ce qu’il a produit. Les Poésies italiennes appartiennent, sinon à la première jeunesse de l’auteur, du moins à sa première période littéraire. M. Antoni Deschamps a commencé tard ; si je ne me trompe, ce n’est guère que vers trente ans que sa vocation poétique, greffée sur un dilettantisme musical très prononcé, a produit ses premiers fruits. On touchait alors à 1828. La fièvre romantique venait d’atteindre son paroxisme ; les vers de M. Antoni Deschamps arrivèrent encore à temps pour embellir les dernières fêtes du cénacle, et conquérir à leur jeune auteur le titre de poète dantesque. Ils furent lus partout, applaudis, admirés ; ils coururent de salon en salon, de cheminée en cheminée. C’était l’usage alors, on lisait, ou plutôt on disait une ode en ce temps-là, comme on chantait une cavatine. Aujourd’hui on ne lit plus de vers, mais en revanche on dit la musique. M. Liszt ne joue pas les sonates de Beethoven, il les dit. Le mot a passé de la poésie dans la musique, qui en fait son profit selon sa louable habitude ; la musique a le privilège d’hériter de tous les ridicules de la poésie et des lettres, et de s’en affubler après coup comme d’une perruque hors de mode : voyez M. Liszt et M. Berlioz, ces romantiques du vieux temps, ces retardataires curieux, dont le grand secret consiste à renouveler, au nom de la musique, en 1840, toutes les manœuvres littéraires de 1825. – Pour en revenir aux premiers essais poétiques de M. Antoni Deschamps, l’accueil favorable qu’on leur fit alors n’a rien qui doive étonner,