Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/745

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Il n’est pas jusqu’à ceux qui produisent à perte qui ne continuent à produire, parce qu’ils ne veulent pas perdre la valeur de leur machines, de leurs outils, de leurs matières premières, de leurs constructions, de ce qui leur reste encore de clientelle, et parce que l’industrie, sous l’empire du principe de concurrence, n’étant plus qu’un jeu de hasard, le joueur ne veut pas renoncer au bénéfice possible de quelque heureux coups de dé.

« Donc, et nous ne saurions trop insister sur ce résultat, la concurrence force la production à s’accroître et la consommation à décroître ; donc elle va précisément contre le but de la science économique ; donc elle est tout à la fois oppression et folie.

« Quand la bourgeoisie s’armait contre les vieilles puissances qui ont fini par crouler sous sa main, elle les déclarait frappées de stupeur et de vertige. Eh bien ! elle en est là aujourd’hui, car elle ne s’aperçoit pas que tout son sang coule, et la voilà qui, de ses propres mains, est occupée à se déchirer les entrailles. Oui, le système actuel menace la propriété de la classe moyenne, tout en portant une atteinte à la propriété des classes pauvres [1]. »

Ce passage résume d’une manière assez complète la théorie économique dont les esprits réfléchis ne peuvent manquer de suivre les développemens avec une curieuse attention. Des disciples de Say pourraient sans doute objecter à M. Louis Blanc que le système de la concurrence et de la liberté commerciale ne saurait être jugé si vite, et qu’il est impossible de la condamner en dernier ressort sur des applications incomplètes et au milieu des résistances que lui opposent encore la plupart des gouvernemens européens quant à nous, nous n’abordons pas en ce moment ce côte de la question, et notre projet n’est en rien de faire ici de l’économie politique ; mais qu’on nous permette de constater la direction inattendue que prennent depuis peu d’années des efforts si long-temps tournés contre tous les pouvoirs, au nom de toutes les libertés.

Pour guérir des maux dont elle a la vive aperception et qu’elle décrit parfois avec éloquence, l’école qui prend pour devise l’organisation du travail n’hésite pas à proposer des mesures qui ne sont rien moins que le contrepied de tout ce qui s’est fait en France depuis l’abolition du système des maîtrises et des jurandes. Le gouvernement, proclamé régulateur souverain de la production et du travail, lèverait

  1. Organisation du travail, par M. Louis Blanc.