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la vie sauvage des montagnes et l’élégance raffinée des grandes villes. Impossible qu’un seul homme puisse jamais se charger d’une pareille tâche. Mieux vaut donc en aborder seulement une partie, et appliquer à certaines provinces certaines facultés d’observation et certaines études spéciales, Quand les détails auront été ainsi suffisamment éclaircis, peut-être en viendrons-nous à nous faire une idée de l’ensemble.

Le voyageur dont nous voulons analyser les récits a choisi pour but de ses explorations quelques provinces seulement, et le cercle dans lequel il s’est restreint est assez intéressant pour satisfaire une honnête ambition de touriste. Au début de son voyage, N. Kohl entre dans la contrée connue sous le nom de Nouvelle-Russie. C’est le siège d’une colonie formée d’une étrange façon. Des terres ont été concédées à des nobles russes et polonais, à la condition qu’ils les cultiveraient et les peupleraient dans un espace de temps déterminé. Pour remplir leur mandat, les dignes seigneurs de cette jeune principauté ont eu recours à la force et à la ruse. Leurs émissaires se sont mis en route et s’en sont allés de côté et d’autre, embauchant, raccolant des Allemands, des Moldaves, des Hongrois et des Bulgares. Ceux-ci arrivaient séduits par de brillantes promesses, ceux-là poussés par le besoin ou pressés par le knout ; et, comme cette traite ne suffisait on eut recours à un autre moyen : on fit de la terre coloniale un asile pour les bohémiens et pour les juifs, une terre de liberté pour les serfs de la Pologne ou de la vieille Russie. Voilà ce qui s’appelle vaincre les difficultés. M. Kohl ne dit pas comment se comportent les habitans du ce singulier empire, et c’est grand dommage. Il doit y avoir là de temps à autre de curieuses scènes de drame ou de comédie. Les juifs bannis des autres provinces et accueillis dans celle-ci jouent au milieu de la colonie un grand rôle. Ils exercent là en toute sécurité leurs facultés commerciales, industrielles, et ils en tirent un fort bon parti. Plusieurs d’entre eux sont très riches, et seraient tout disposés à cacher leurs richesses, si une certaine parure de leurs filles n’entravait irrésistiblement leur prudence. L’usage des jeunes juives est de porter un bonnet nommé muschka, à côté duquel la plus magnifique coiffure des Frisonnes, la couronne d’or des fiancées de Thorshaven ou de Bergen, sont des colifichets d’enfans. La muschka est une coiffure de perles et de pierres précieuses ; il y a de ces bonnets qui valent cinq à six mille roubles ; et notez que les orgueilleuses israélites ne se contentent pas de porter cette parure le dimanche ou dans les grandes solennités : il la leur faut tous les jours, pour recevoir le moindre chaland à leur boutique, pour apprêter me dîner de leur père à la cuisine. Aussi quand une de ces belles sœurs de Rebecca se maire, il suffit qu’avec sa main et son cœur elle donne sa tête. C’est une dote assez présentable, et qui peut s’escompter en belles et bonnes espèces. Ces riches juifs de Russie ont encore une autre fantaisie assez coûteuse, celle de faire leur malle, quand ils se sentent affaiblis par l’âge ou les infirmités, et de s’en aller mourir en Palestine. Ils croient qu’au dernier jour leur résurrection immédiate ne peut