Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/765

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riantes s’élèvent dans ces lieux où Ovide écrivit ses Tristes, et où tant de malheureux ont souffert les douleurs de l’exil. Les hordes nomades ont disparu de ces contrées, à l’exception de quelques restes peu importans de bohémiens, dont la nature errante et aventureuse ne peut être domptée dans les contrées même les plus civilisées de l’Europe. Les Turcs ont aussi disparu de ces lieux ; ils n’occupèrent, à vrai dire, jamais le pays ; ils surveillaient les steppes, retranchés dans des forteresses au bord des fleuves et le long des côtes. Le caractère sauvage des Tartares du Nogat a également disparu. Les uns ont péri dans leurs guerres avec la Russie, d’autres se sont retirés vers leurs frères nomades, dans quelques provinces de l’Asie. Ce qui reste de ces hordes, jadis si dangereuses, est devenu, dans la Crimée et au bord de la mer d’Azof, une population agricole et laborieuse. Une fois la conquête faite, les Russes, les Cosaques, les Allemands, les juifs, les bohémiens se répandirent dans le pays. On força tous ces nouveaux venus, même les juifs et les bohémiens, à travailler à la terre. Les Arméniens arrivèrent là avec leurs vers-à-soie, les Allemands avec leurs navettes et leurs bêches ; les Italiens et les Français plantèrent la vigne, et la physionomie de la contrée changea complètement. La Crimée devint le jardin de Pétersbourg ; les vallées et les collines du Tschatir-Dagh devinrent le vignoble de Moscou, l’heureux pays où les grands du royaume ont voulu bâtir des villes ; les déserts du Nogat et de l’Otschakow sont devenus le grenier de l’Italie et de l’Angleterre. Plusieurs cités de vingt à soixante mille habitans se sont élevées du milieu des steppes ; les unes déjà vieilles ont été agrandies, d’autres construites tout nouvellement.

L’œuvre de civilisation que les Russes ont accomplie au nord du Pont, ils la poursuivent maintenant au nord du Caucase, de la mer Caspienne, du lac Aral, dans les steppes voisines des Kalmucks et Kirgesses. Quoique l’entreprise soit à peu près achevée dans les steppes du Pont, elle nécessite cependant encore beaucoup de soins et de travail, et il est curieux de voir comment la Russie s’y est prise pour tenter une œuvre aussi difficile, par quelles lois, par quels principes, elle a converti les peuples nomades à la civilisation. Les princes russes avaient assez long-temps baisé la pantoufle du grand khan des hordes d’or de Saraïl et d’Achtuba, ils avaient assez senti les coups de son fouet, pour comprendre qu’ils ne parviendraient à maîtriser cette race sauvage qu’en lui opposant toutes les forces de la civilisation. Moscou avait assez tremblé devant les Tartares qui, tous les dix ans, venaient l’incendier, pour comprendre qu’elle n’obtiendrait une paix assurée que lorsqu’elle aurait changé complètement la nature et les habitudes de ses ennemis. Tandis que, dans les provinces allemandes, dans la Livonie, dans la Finlande, la Russie imposait à ses nouveaux sujets le respect d’une civilisation plus avancée, elle s’efforça, par tous les moyens possibles d’enchaîner au sol ces populations mobiles, fugitives, qui cernaient le sud de son empire, d’arrêter ces débordemens de troupes aventureuses et de les maîtriser. Le recueil des lois de Russie est plein d’ukases, de règlemens, d’instructions sur les moyens de civilisation, de conversion et de colonisation à employer à l’égard des hordes nomades.