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ménagée et choisie, et un peu coquette de simplicité, dont souvent M. Brizeux fait preuve. Sa force, en quelque sorte, est brève. Elle tient encore, si je l’ose dire, de celle de la chèvre[1], qui, après avoir bondi d’un saut abrupte, tout à coup au lieu de courir, tourne court au bord du précipice et s’y tient pendante avec hardiesse dans un arrêt net et élégant : de l’autre côté du ravin le promeneur indécis ne sait d’abord si c’est un jeu du rocher, et admire.

Cette espèce de force qui s’était marquée dès les gracieux débuts de M. Brizeux, et qui, chaque jour, s’accentue davantage, est d’un heureux augure pour son poème des Bretons, dont la Composition l’occupe depuis long-temps. Qu’il s’y livre désormais tout entier ; mais maintenant, assuré qu’il est de toutes ses épreuves et confiant à bon droit en sa trempe,s il n’a plus peut-être à tant combiner ses coups, à tant se jouer dans les raccourcis. E, cette arène épique, de quelque façon qu’il se la trace, tous voudrions le voir prendre fréquemment et couramment tout son champ, le voir s’accorder tout entrain et pleine ouverture.

Les Ternaires, livre lyrique, sont un savant et ferme prélude, un de ces recueils qui, différens en cela de Marie, s’adressent aux artistes encore plus qu’au public, et qui font surtout le régal et l’étude de quelques-uns.

Pourquoi ce titre de Ternaires ? C’est l’endroit le plus contestable. Evidemment l’auteur était en quête d’un titre ; j’en aurais mieux aimé un plus simple, le premier trouvé. Mais une certaine réflexion idéale qui est propre à M. Brizeux, une sorte d’aspiration philosophique que le commerce récent de Dante n’a pu que fortifier [2], lui a fait considéré ces chants de sa maturité comme un troisième temps dans sa vie. Il s’est supposé plus vieux qu’il ne l’est, revenu à son point de départ après l’âge des excursions, mais revenu avec l’expérience acquise. Cette idée des trois pas essentiels dans la vie revient très ingénieusement de distance en distance, trop ingénieusement même. Il ne s’est pas contenté de saisir cet aperçu à l’état moral, il l’a voulu suivre

  1. Il a dit lui-même dans sa pièce à la Mémoire de George Farcy :

    Un soir, en nous parlant de Naple et de ses grèves,
    Beaux pays enchantés où se plaisaient tes rêves,
    Ta bouche eut un instant la douceur de Platon :
    Tes amis souriaient, lorsque, changeant de ton,
    Tu devins brusque et sombre, et te mordis la lèvre,
    Fantasque, impatient, rétif comme la chèvre !

  2. Traduction de la Divine Comédie, par Brizeux, bibliothèque Charpentier.