Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/877

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qui toujours déborde. On citerait au besoin des ballades et des lieds qui, pour le sentiment et la grace, donneraient un démenti complet à tout ce que nous venons d’avancer, si toutefois ces ballades et ces lieds ne constituaient autant d’exceptions dans la manière de l’auteur.

Quand on étudie l’histoire du développement intellectuel en Allemagne depuis le commencement de la réformation jusqu’à la renaissance des lettres, vers le milieu du XVIIIe siècle, on ne peut s’empêcher d’être frappé de l’instinct réactionnaire qui fermente au cœur de cette dernière période, et l’entraîne, par-dessus deux siècles d’avortemens qu’elle saute à pieds joints, vers un passé organique et fécond dont elle entreprend comme la reproduction immédiate. Les principes proclamés à cette époque au nom de la littérature nationale touchent de plus près au XVIe qu’au XVIIe siècle, et, dédaignant toute espèce de filiation avec les doctrines ayant cours naguère, se rattachent d’un commun élan aux écoles de Nuremberg et de Wittemberg [1]. Loin de continuer Opitz ou Lauernstein, Goethe renoue à Luther sa filiation intellectuelle et va perpétuant le passé, qu’il adopte selon ce que lui dictent ses vues profondes sur le présent, ce que lui dicte sa propre imagination fécondée aux sources étrangères. Aujourd’hui la question paraît toute simple. Il s’agissait non de restaurer le XVIe siècle en son ensemble, mais de retremper dans son esprit la forme qu’on avait sous la main. C’est un des plus beaux titres de Goethe d’avoir senti le premier de tous la parenté qui existait entre ces deux périodes si sympathiques l’une à l’autre, et d’avoir poussé de toutes ses forces à leur reproduction. Le lied populaire allemand devait trouver en Goethe sa plus aimable, sa plus haute, sa plus complète expression. Le grand poète, dont l’intelligence rayonne sur tous les points sonores et lumineux de l’art, ne pouvait négliger celui-là. Goethe ne se borne point à s’inspirer du modèle ; il le reproduit, il le façonne ; la plupart de ses chefs-d’œuvre en ce genre, ses lieds en manière de romance par exemple, sont comme autant d’échos perdus, de mélodieuses réminiscences des poésies populaires. Il va même plus loin ; il ne se fait pas faute, chaque fois que l’occasion s’en présente, d’emprunter à l’original ici un vers, là une strophe. On dirait de capricieuses variations où le maître ne se lasse pas de ramener le thème par les plus charmantes fantaisies, les plus ingénieux faux-fuyans. Ainsi, grace à lui, grace au chantre naturel et divin, au lyrique allemand par excellence, le vieux lied se renouvelle, et, transformé au moyen de l’art, régénéré, illustré (c’est le mot), trouve des

  1. Voir dans les poésies de Goethe la pièce intitulée : Explication d’une vieille gravure sur bois représentant la mission poétique de Hans Sachs.