Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/879

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lyrisme, se réfugia par la pensée aux sources fraîches des kalifes, aux jardins enchantés du soleil, et les lieds du Divan, s’écoulèrent de ses lèvres tout imprégnés du fatalisme de Mahomet, roses de Bagdad effeuillées, essences énervantes du harem distillées pour la première fois à l’alambic du génie !

Le malheur fut que Goethe ne voyagea pas seul ; bien d’autres sans vocation suivirent le grand poète en son pèlerinage au pays du Koran, horde parasite qui n’en voulait qu’à la couleur, à ce qu’on a depuis appelé chez nous le caractère. Ces gens à la suite ne perdirent pas leur temps ; chacun sut tirer profit de son expédition : de toutes parts on fit ample récolte de sabres damasquinés et de yatagans splendides, de caftans verts et de turbans. La mascarade, comme ici, fut complète. On possédait un vestiaire nombreux, le plus riche vestiaire qui se puisse imaginer ; il ne manquait plus que l’homme pour donner la vie à tous ces oripeaux. En attendant, on invoquait Hafiz à qui mieux mieux ; Hafiz n’avait garde de répondre ; n’importe, on n’en continuait pas mois de jouer avec la relique de sa pantoufle. Hâtons-nous cependant d’excepter de cette multitude plagiaire le poète à part dont l’imagination a sur réfléchir en ses mythes transparens tous ces caprives, tous ces rêves, tout ce fantastique lumineux des bords du Gange, le vrai poète sanskrit Rückhert, sur lequel nous aurons à revenir bientôt.

Nous avons touché, dans ces études, les deux points principaux du lyrisme germanique, l’épanouissement unanime du XVIe siècle et la crise littéraire du XVIIIe. Il nous reste maintenant à détacher du groupe certaines individualités, à voir dans quelle mesure les talens nouveaux se sont appropriét la tradition remise en lumière par les mouvemens de Göttingue et de Weimar. Si la faculté lyrique est ce qu’il y a au monde de plus individuel, de plus subjectif, les différentes physionomies ne sauraient se ressembler, et nous essaierons d’indiquer en chacun la manière propre, le mode, la tendance originale. Sans contredit, la croisade poétique était devenue indispensable, nous en avons reconnu les bienfaits. Le torrent débordé de la poésie populaire féconda le sol de la réflexion, et balaya une fois pour toutes la phraséologie déclamatoire. Mais, aujourd’hui, des temps nouveaux doivent s’ouvrir. Quant à galvaniser l’ancienne larve, il n’y faut plus penser. La poésie lyrique, poésie de sentiment et non d’étude, veut être de son temps. N’oublions pas que la grande force du lied populaire fut son action immédiate sur la vie, et, pour exprimer la vie, la première condition, c’est de vivre.


HENRI BLAZE.