Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/908

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tails de cette journée : Bonchamps pressa la ville de front, tandis que Lescure remontait la rivière pour tomber en flanc sur l’une des portes. Les troupes qui défendaient le pont furent culbutées. On se battit tout le jour. Lescure attaqua la porte avec furie. Larochejaquelein escalada la muraille sur les épaules d’un paysan et pénétra tout seul dans la ville ; Lescure fit un effort, la porte céda, le marquis s’avança l’épée à la main. À ce moment on entendit partout les cris : On se rend, on capitule ! Il y avait là une pièce de canon chargée à mitraille, deux canonniers en fuyant y mettent le feu : M. de La Charnaye roule à cinq pas, fait un tour sur lui-même, et tombe le visage contre terre ; un éclat de mitraille l’avait frappé à la tête. On court, on le relève, il avait le visage couvert de sang ; on l’emporte, le croyant mort ; ses paysans s’arrachent les cheveux autour de lui. Cela ne fut pas remarqué tout d’abord, au milieu d’une si belle victoire et de tant d’autres pertes. M. de Lescure ne sut l’évènement que le lendemain. Gaston s’aperçut le premier que son père donnait quelques signes de vie. On posa un premier appareil sans visiter la plaie ; on fit chercher un médecin dans la ville, mais les habitans avaient pris la fuite, et l’armée n’avait ni bagage, ni chirurgiens. Gaston, sur le soir, se procura un mauvais chariot, y fit placer son père, bien enveloppé, et le ramena à Vauvert avec quatre ou cinq de ses hommes, qui suivaient consternés.

Un chirurgien fut mandé à Bressuire, et arriva au château en même temps que le convoi ; Gaston avait pris les devans pour préparer sa sœur, qui montra d’abord un courage surprenant, et s’écria seulement : Où est-il ? Elle prit la main de son père qui pendait hors du manteau, et la couvrit de baisers. On porta le marquis dans son appartement ; il avait repris toute sa connaissance ; il appela sa fille et la serra dans ses bras. On leva le premier appareil posé sur le front et les yeux. Le médecin examina la blessure, parut surpris, haussa les épaules : la plaie n’était rien ; l’éclat de mitraille, rasant le visage, avait entamé le nez à la naissance du front, les cils étaient brûlés, les paupières légèrement offensées, mais le globe de l’œil était fixe, éteint. Le marquis s’agite, passe les mains sur sa figure, bat l’air de ses bras : — Je veux voir, mes enfans ; je n’y vois pas. — Il pousse un grand cri ; il était aveugle. Gaston prend au collet le médecin, qui demeure muet. Mlle de La Charnaye, épouvantée, ne devinait pas encore. Ce fut un moment déchirant. Le marquis se remit à crier en bondissant sur le lit : — Monsieur le médecin, suis-je donc aveugle ? — Déjà égaré par la fièvre et l’irritation du voyage,