Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/925

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Les gentilshommes se dirigèrent vers le château ; les cours étaient désertes. Ils entrèrent au nombre de sept ou huit, harassés, méconnaissables, montés sur des spectres de chevaux couverts de boue et de plaies, et singulièrement décorés d’épaulettes et de cocardes républicaines qu’on leur attachait à la queue en trophée. Heureusement un homme de la maison accourut, essayant de leur faire entendre un homme de la maison accourut, essayant de leur faire entendre qu’il y avait quelque difficulté à les introduire sur-le-champ. Ces messieurs comprirent seulement qu’il fallait préparer le marquis aux tristes nouvelles qu’ils apportaient. M. de Vendœuvre, l’ami et le parent du marquis, mit pied à terre et voulut monter le premier auprès de lui.

M. de la Charnaye était dans sont grand salon, enfoncé dans un fauteuil au coin de la cheminée, derrière un paravent, les pieds étendus sur un tabouret, et sa canne entre les jambes. Mlle de La Charnaye était à quelques pas, devant un métier à broder, près de la fenêtre qui donnait sur le jardin, tout dépouillé dans cette saison. Elle tenait une carte de géographie étendue sur son métier, et son doigt y suivait divers points qu’elle nommait les uns après les autres, pour des calculs que son père lui avait demandés. Le marquis tantôt penchait la tête, tantôt se redressait sur son coussin, le front haut, la main sur la pomme de sa canne. En ce moment, on entendit un bruit de bottes sur le parquet. M. de Vendœuvre était entré à grands pas sans prendre le temps de parler à la fille qui le suivait. – M. de Vendœuvre ! s’écria Mlle de La Charnaye. – Vendœuvre ! dit le marquis en se levant. – Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Mlle de La Charnaye accourut, saisit le bras de M. de Vendœuvre, se jeta vers la fenêtre de la cour. – Mais quoi ! qu’est-ce ? qu’arrive-t-il ? – Elle voit les hommes, les chevaux, la cour pleine de gens ; une idée la frappe comme la foudre : tout est finit, tout est découvert, le premier mot va la perdre. – Comment se fait-il, Vendœuvre ? Par quel hasard ? Etes-vous seul, mon ami ? Et mon fils ? Et nos gens ? – Hélas ! non, je ne suis pas seul, nous sommes… Les pleurs les suffoquent tous les deux : M. de Vendœuvre pleure de douleur, le marquis de joie et de surprise. Mlle de La Charnaye retournait à M. de Vendœuvre, puis courait à la fenêtre, égarée, palpitante, ne sachant que faire, quel parti prendre, comment prévenir le coup. – Parlez, mon ami, dit le marquis ; parlez-moi donc. Je vous croyais à Chartes, ou pour le moins au Mans. Et la reine, où est-elle ? M’apportez-vous des lettres ? Et l’armée ? Pourquoi la quitter dans un pareil moment ? Et mon fils ? Il n’est pas là, je pense ? – Une sueur froide glaça tout le