Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/929

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Châteaumur lui-même fit voir le peu d’inconvénient qu’il y aurait après tout à laisser le marquis dans son ignorance. Mlle de La Charnaye leur donna en quelques mots ses instructions. On convint de ce qu’on aurait à répondre, mais surtout de se tenir sur la réserve, de peur de contradiction.

Comme ils causaient encore, la porte de la salle s’ouvrit à deux battans, et le marquis parut appuyé sur un domestique, dans son grand uniforme de capitaine, la croix de Saint-Louis sur la poitrine, l’épée au côté, la cocarde blanche au chapeau, et sa grande canne à la main. Il n’avait pu résister plus long-temps à son impatience ; il porta la main au front, et se découvrit. – Messieurs, puisque j’ai l’honneur de vous recevoir en de telles circonstances, et quelque envie que j’aie de vous embrasser et de vous entretenir de tout ce qui nous est si cher, nous allons, s’il vous plaît, à la chapelle chanter un Te Deum en érjouissance de nos succès et de la prochaine délivrance de notre malheureux pays.

M. de Châteaumur ne put s’empêcher en se nommant de se jeter dans les bras du marquis. C’était un vieux camarade de garnison. M. Du Retail, appuyé sur son sabre, considérait M. De la Charnaye, et une larme roula sur sa barbe grise qu’il avait laissée croître dans cette malheureuse campagne. Ces messieurs voulaient s’excuser de paraître à la cérémonie, mais le curé leur fit signe, et le marquis ajouta quelques mots qui ne permirent pas d’insister. – Ma fille, dit-il à Mlle de La Charnays, donnez-moi votre bras.

On se mit en marche par une galerie intérieure qui menait à l’oratoire ; le marquis marchait le premier, gravement et la tête haute, à côté de M. De Vendœuvre ; derrière, venaient les officiers, tristes et parlant bas avec des signes de pitié. Les domestiques et quelques paysans suivaient.

Le prêtre monta à l’autel ; les gens de la paroisse s’étaient agenouillés dans le fond, les cloches sonnaient au dehors, et à peine le prêtre avait-il entonné, que le marquis reprit le verset d’une voix éclatante, qui tremblait de joie et qui saisit les cœurs.

L’hymne fini, il dit presque tout haut : — Monsieur le curé, nous pouvons prier pour le roi ! – Et, dans un transport toujours croissant, il commença à pleine voix le Domine, salvum fac regem. Tous les regards étaient fixés sur lui, et le prêtre, les gentilshommes, les paysans, fondaient en larmes à la vue de ces cheveux blancs et de ce visage vénérable rayonnant d’enthousiasme, qui semblait celui du roi-prophète lui-même.