Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/934

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après le premier moment de consternation, il fut décidé tout d’une voix qu’il fallait faire un dernier effort, courir au-devant des bleus, les écraser, et sauver le château ou périr. Ils dépêchèrent aussitôt, de concert avec M. de Vieuville, des gens de la maison dans les environs, pour y réunir tout ce qu’ils trouveraient d’homme en état de marcher. On dit au marquis, déjà préparé pour ce départ, qu’un ordre subit rappelait les divisions, ce qu’il n’eut pas de peine à croire. Le soir, le tocsin sonnait dans les paroisses voisines. Les émissaires couraient de ferme en ferme, y jetant l’alarme ; et tout ce qui restait de fermiers, de valets, de vieillards, même, devait se trouver réuni à la Croix-Bataille, à une demi-lieue de Vauvert. Les paysans qui avaient vu les horreurs de cette guerre juraient de se faire hacher sur les routes pour s’opposer aux bleus. Des octogénaires, des femmes, des enfans, étouffant leurs pleurs, les accompagnèrent au rendez-vous.

À Vauvert, les gentilshommes trouvèrent à grand’peine a changer leurs chevaux, qui étaient exténués. Quelques-uns partirent à pied avec les paysans ; ils n’eurent pas le courage de laisser voir à Mlle de La Charnaye tous les dangers de la situation. M. de Vendœuvre l’embrassa en pleurant dans un coin, et lui dit seulement, en lui serrant les mains, qu’il fallait s’en remettre du tout à la Providence, et que du moins Dieu n’oublierait pas qu’ils étaient morts à son service. Le marquis, croyant qu’il s’agissait d’une mesure victorieuse embrassait les officiers avec un transport qui redoublait leur abattement. Il demanda qu’on ouvrit une fenêtre qui donnait sur la cour pour assister en quelque sorte à à leur départ. Là, ils furent obligés de contenir les gémissemens de quelques femmes du pays qui les entouraient. Comme ils allaient partir, ils virent encore à la fenêtre la tête blanchie du marquis qui leur faisait de la main des signes d’adieu et qui leur criait de revenir dans peu. M. de Vendœuvre lui répondit qu’ils n’y manqueraient pas, tandis que son domestique pleurait en serrant la sangle de son cheval. Le marquis cria une dernière fois : Vive le roi ! — Vive le roi quand même ! lui répondirent les cavaliers en partant au galop.

Mlle de La Charnaye en savait assez pour s’attendre aux plus grands malheurs. Elle prit ses précautions, fit enlever les images et les écussons sur les murs et dans les salles du château ; enfin elle se concerta avec Paulet le jardinier, pour se préparer un asile encas de besoin dans une petite loge qu’il avait au bout du parc. Elle se procura également un habillement complet de paysan qu’elle mit en réserve