Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/941

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mier ébahi. Et tous se découvraient et les regardaient passer avec pitié et respect. D’autres fois c’était un homme qui se glissait dans les buissons à leur approche en froissant les branches. – Quel est ce bruit ? demandait le marquis. – Quelque daim effarouché qui gagne son gîte, répondait Mlle de la Charnaye, plus morte que vive. Et puis elle essayait de glisser dans la conversation certaines conjectures qui pouvaient préparer le marquis à ne trouver ni M. de Sainte-Flaive ni sa maison à la fin du jour. Il leur arriva plusieurs fois d’échapper à la mort comme par miracle, passant à chaque instant au bout du fusil de quelque paysan guettant les bleus à l’affût. Mlle de La Charnaye lui faisait un signe, et l’homme, abattant son arme, ôtait son chapeau.

A un certain moment, le marquis s’arrêta, prêtant l’oreille dans le silence des bois, où criaient à peine quelques feuilles. – Qu’est-ce que cela, ma fille ? N’entendes-vous pas le tambour ? – Ils s’arrêtèrent. — Je n’entends rien, dit M de La Charnaye. — Ecoutez bien, c’est comme le bruit du tambour. – J’entends ; mais vous savez que le moulin de Catheleine est de ce côté. – Cela est fort possible. J’ai toujours le tambour dans l’oreille.

Ils se remirent à marcher. Un peu après, on entendit comme le bruit d’une fusillade éloignée. — Je vous jure, mon enfant, que j’entends la mousqueterie. – Comment cela se pourrait-il ? dit Mlle de La Charnaye en laissant tomber ses bras le long de son corps. – Laissez-moi faire, reprit le marquis. Il se mit à genoux et porta son oreille contre terre. — C’est une fusillade, et des mieux nourries ; le bruit cesse… il reprend. – A moins, dit Mlle de La Charnaye, qu’il n’y ait quelque noce dans les environs… ou que les garçons ne s’exercent au tir. – Il faut que ce soit cela ; un exercice militaire commandé par ces messieurs… Je le conseillais depuis long-temps. Il n’est pas possible que l’ennemi… nous saurions quelque chose. — Il reprit sa marche d’un air convaincu. Mlle de La Charnaye tremblait et doublait le pas. — Vous me faites marcher bien vite, dit le marquis en souriant. Mlle de Charnaye saisit cette occasion de déclarer qu’il ne fallait plus songer à gagner le terme du voyage ; elle fit valoir le mauvais état des chemins, qui leur permettait à peine d’arriver au lieu où Paulet les devait attendre.

Cette triste journée fut bien longue. Paulet parut enfin à quelques pas de la masure qu’il avait préparée à la hâte pour recevoir le marquis. Son premier mot fut qu’il fallait y passer la nuit, comme il avait été convenu avec Mlle de La Charnaye, et que M. de Sainte-