Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/940

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louis, qui étaient tout l’argent qui restait au château ; enfin elle avertit Paulet, qui marcha devant eux en silence. Les gens de Vauvert avaient voulu emmener le marquis au milieu d’eux, mais Mlle de La Charnaye avait défendu qu’on l’approchât, de peur qu’une imprudence n’éveillât ses soupçons ; ces bonnes gens, d’ailleurs, ne pouvaient lui offrir des ressources meilleures que celles qu’elle avait concertées avec le jardinier.

On descendit dans le jardin qui menait au parc, mais on passa derrière une haie qui côtoyait la grande avenue. Paulet, comme il était convenu, les accompagna près d’un grand quart de lieue ; après quoi Mlle de La Charnaye le supplia de rejoindre sa femme et ses enfans, qu’il avait dépêchés avec d’autres femmes de la paroisse. Elle ajouta, pour l’y décider, qu’elle savait son chemin jusqu’à la serre du bois. C’était une masure qui avait servi autrefois de rendez-vous de chasse. Paulet s’en alla lestement par un sentier détourné.

Les chemins qu’ils suivaient à travers des terrains inégaux couverts de bois et d’ajoncs, et coupés de marais, étaient véritablement inextricables pour des gens étrangers au pays ; mais Mlle de La Charnaye avait passé sa vie dans ces campagnes, et les avait souvent parcourues à cheval avec son frère. La saison où l’on était ajoutait aux difficultés de la route. Le bois mort et les feuilles sèches avaient effacé les chemins frayés ; les eaux de pluie amassées inondaient les bas-fonds ; certains passages profondément encaissés n’étaient plus que le lit d’un torrent entraînant les terres délayées, et laissant à peine çà et là un rebord praticable ; souvent une vaste mare, un vrai lac à demi glacé, comblant le ravin, arrêtait tout net les voyageurs, et les forçait de se détourner à travers des halliers. Le ciel était brumeux une bise humide et froide sifflait, à travers le bois sec. Des troupes de fuyards, tant de Vauvert que des paroisses voisines, des femmes leurs enfans sur le dos, des vieillards se tramant à peine un bâton à la main, le fusil en bandoulière, sillonnaient le pays en tout sens. On s’épouvantait les uns les autres quand on venait à se rencontrer, et chaque troupe se croyait en face des bleus. Souvent on tombait, au tournant d’une haie, au milieu d’une famille entière, qui s’arrêtait au bruit des pas ; Mlle de La Charnaye se sentait défaillir, et quand elle avait trouvé la force de dire au marquis quelles gens c’étaient, le marquis, grave et tranquille, se mettait à crier : — C’est toi, un tel ; c’est donc aujourd’hui marché aux bœufs ? – Mlle de La Charnaye regardait ces bonnes gens en mettant un doigt sur la bouche. – Oui, monsieur le marquis, répondait le fer-