Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/943

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vinrent annoncer que les républicains, guidés par un traître, devaient s’avancer vers le refuge. On tint conseil, et l’on décida que dans tous les cas il fallait se disperser dans les environs, quitte à revenir si ce n’était qu’une fausse alerte. Deux heures après, un paysan placé en sentinelle accourut, et avertit qu’on n’avait que le temps de s’enfuir, et qu’un fort détachement marchait dans la direction du bois. Cette nouvelle jeta partout le trouble et l’épouvante. Déjà beaucoup de monde s’était enfui. Les mères, dans un morne désespoir, serraient leurs enfans endormis sur leur sein ; on attachait les bestiaux aux palissades. Mlle de La Charnaye, dans ce désordre, ne savait plus que devenir : Paulet lui avait expressément recommandé de l’attendre, et Paulet n’arrivait pas. Elle ne savait à qui demander assistance parmi ces gens égarés, où chacun avait trop à craindre pour s’occuper des autres, où le rang, l’âge et le sexe étaient méconnus, où il eût fallu se sacrifier pour traiter avec les égards convenables un pauvre aveugle comme le marquis. Heureusement celui-ci, accablé de fatigue, dormait profondément. Abandonnée, voyant tout le monde se disperser çà et là, ne sachant plus sa route, incertaine si, de part ou d’autre, elle ne bomberait pas au milieu des bleus, elle voulut obstinément attendre la mort, et s’accroupit comme folle au pied d’un arbre, en dehors de l’abri souterrain où dormait son père. Un paysan armé, qui remarqua des vêtemens blancs, lui demanda ce qu’elle faisait là. – J’attends Paulet de Vauvert. – Cet homme lui dit que Paulet venait d’être pris et sans doute fusillé. – On nous tuera donc à cette place, mon père et moi, dit-elle en baissant la tête.

Le jour pointait, on entendit des coups de fusil assez rapprochés, et l’on vint dire qu’on avait mis le feu en plusieurs endroits du bois. Le trouble s’accrut, on se mit à courir ; des hommes prenaient des vieillards sur leurs épaules ; il ne restait presque plus personne. Mlle de La Charnaye ne bougeait point ; le même paysan qui lui avait parlé la souleva par-dessous les bras pour la forcer à fuir. Elle se leva, réveilla son père, et le mena dans le premier chemin qui s’offrit à elle.

Le bois était désert, on n’entendait plus rien. Le marquis fit des questions, sa fille lui dit qu’ils avaient couru des dangers ; il se moqua de ses frayeurs, et lui reprocha, en riant, de n’être point de la famille ; il se plaignit ensuite de la fatigue. Elle n’y put tenir plus long-temps et fondit en larmes. Le marquis l’entendit sangloter, et, se méprenant sur la cause de ses pleurs, il se récria aussitôt : — Ah ! ma