Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/950

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rir aussi après voir vu une pareille scène ! Oui, madame, vive le roi votre auguste fils ! – Mlle de La Charnaye profita de cet instant pour se remettre : « … On s’est mis en route aussitôt… »

Une détonation épouvantable, au milieu d’un bruit de mousqueterie, ébranla les profondeurs du bois. Mlle de La Charnaye, terrifiée, regarda par la lucarne, et vit dans la direction du château un nuage de fumée et les lueurs d’un vaste incendie ; un moment après, la flamme s’éleva. – Qu’arrive-t-il ? s’écria le marquis. Mlle de La Charnaye monta sur le rebord d’une charpente et avança la tête hors du toit : elle vit tout le château de Vauvert en feu ; les combles s’effondraient, les tours s’écroulaient, les soldats couraient de fenêtre en fenêtre, pillant et jetant du linge et des meubles. Elle ne pouvait détacher ses yeux de cet horrible spectacle, et ne répondait rien à son père. Tout à coup le sang de la noble race qui avait vécu sous ce toit respecté s’indigna dans les veines de cette jeune fille, tout l’esprit de la famille se ralluma en elle un instant, elle faillit s’écrier : Mon père, on brûle votre maison ! et le traîner avec elle sous les décombres.

Elle retomba sur le banc en disant : — Mon père, ce bruit me fait grand’peur. – Le marquis, distrait de sa curiosité, s’efforça de la rassurer, et finit par dire que Paulet saurait sans doute la cause du bruit. Un peu après, il reprit, tout à ses idées dominantes : — Toujours les Anglais ! Vous verrez comme ils s’en tireront… Une partie gagnée… Nous n’en avions pas pour trois mois à prendre Paris. Continuez, je vous prie…

Mlle de La Charnaye ramassa le papier : « … Notre artillerie s’est enrichie de nos prises. Un corps de Bretons vient de nous rejoindre, ce qui nous fait en somme un renfort considérable d’hommes et de munitions. Nous espérons de plus trouver de nouvelles forces dans chaque département : Dieu vous garde, et vive le roi ! » - Vive le roi ! répéta le marquis avec enthousiasme. Ma fille, écoutez-moi, faisons diligence, je vous en prie ; je ne mourrai pas inutilement, j’en suis sûr ; je veux qu’on attache mon cheval à celui de mon fils, et qu’il me mène au milieu d’un bataillon ennemi.

Il se mit à chantonner entre ses dents la vieille marche du régiment de Flandre.

Mlle de La Charnaye, regardant toujours la fumée que le vent chassait au-dessus des arbres, épiait des bruits sinistres. Le roulement du tambour semblait approcher en divers sens ; elle entendit des cris au loin, puis des pas tout près, puis un mouvement dans la ramée ; elle se couvrit le visage de son mouchoir. Un coup de poing fit sauter le