Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/951

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volet qui fermait l’entrée. C’était Paulet. Il la saisit par le bras, l’attira sur le seuil, et lui dit tout essoufflé : — Cela va mal, ils viennent de brûler le château. J’ai fait une demi-lieue pour vous avertir. On a découvert que le marquis est dans le pays, et on le cherche ; ils battent les buissons. Ne bougez point ; ce fourré est inabordable, et c’est encore, l’endroit le plus sûr. – Je veux sortir, s’écria Mlle de La Charnaye hors d’elle-même ; ne me quittez pas, nous allons sortir. – Dieu vous en garde ! vous ne feriez point un pas sans vous livrer ; du courage ! j’ai mon fusil ici près, je reviendrai vous prendre. – Il s’approcha avec un regard qui semblait dire : Peut-être ne nous verrons-nous plus, — baisa la main de Mlle de La Charnaye, et se perdit comme un daim dans l’épaisseur du bois.

Tout à coup, dans la direction qu’il avait prise, partit un coup de feu suivi d’un profond silence. Elle rentra en s’appuyant aux parois, sa raison était ébranlée. – Ne pourrions-nous nous remettre en marche ? dit le marquis. – Il pleut, dit Mlle de La Charnaye. – je le crois, et ce logis est déjà très humide. Au moins, qu’on fasse du feu. – Non, dit-elle vivement, car elle savait que c’eût été se trahir infailliblement… Non, reprit-elle glacée de terreur. Elle venait d’entendre la marche et les voix d’une troupe nombreuse. – Je suis gelé, dit le marquis en lui prenant les mains ; et vous-même, mon enfant, vous tremblez ; c’est égal, ajouta-t-il en se frottant les jambes, ceci n’est rien auprès de ce nous avons souffert en Souabe.

Les gens qu’on entendait n’étaient plus qu’à quelques pas. Mlle de La Charnaye vit par l’ouverture les baïonnettes qui dépassaient le taillis, puis elle distingua à travers les branches l’éclat des armes et des uniformes. Les soldats étaient éparpillés et s’avançaient avec précaution vers la hutte. A ce moment un véritable délire la saisit, le battement de ses tempes l’étourdit ; elle ne voyait plus, n’entendait plus, elle entrevit seulement comme un éclair que tout était fini, et qu’elle sauverait peut-être son père en se livrant ; elle se lève, s’arrêta encore, se jeta dans le bois, et se mit à courir, avec toutes les forces du désespoir, d’un côté opposé, en répétant, les mains crispées sur la poitrine : — Mon Dieu, sauvez mon père ! – Une brigade ! cria un bleu. Sa robe blanche la faisait distinguer à travers le bois. Elle avait réussi. Les soldats se détournèrent, se la montrèrent l’un à l’autre, et se mirent à sa poursuite, embarrassés de leur bagage.

Elle courait avec une vigueur inconcevable, les cheveux flottans, s’accrochant aux branches, rompant les herbes, déchirant ses pieds et ses mains, pour les attirer le plus loin possible. On lui tira huit ou