Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/959

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des vêtemens. Enfin, ayant fait choix de quelque emplacement pour sa demeure, il a bientôt réussi à le débarrasser des arbres et des plantes sauvages qui le couvrent ; puis, quand les flots de la population croissante arrivent jusqu’à lui, une poignée de dollars suffit le plus souvent pour le décider à se dessaisir de sa conquête, et il s’élance à travers les forêts à de nouvelles recherches.

Telle est la vie des squatters, ces pionniers de la civilisation du Nouveau-Monde. C’est une vie où, comme on voit, la littérature ne peut guère trouver de place ; et cela doit être, indépendamment des circonstances particulières à l’Amérique dont nous venons de parler ; car aux vieilles sociétés seules appartiennent ces traditions morales, ces habitudes philosophiques et raisonneuses qui détachent les esprits du monde extérieur et les portent vers celui des idées. Mais en revanche, chargé de déblayer, de peupler, de civiliser un vaste continent, l’Américain a l’instant non moins que le goût de sa mission. On dirait que toutes les aptitudes reconnues par les naturalistes dans les diverses espèces de la création se trouvent réunies et perfectionnées dans la race anglo-américaine. Un même besoin de locomotion se fait remarquer chez toutes les classes, même chez celles qui se livrent exclusvement à l’industrie et au commerce. Voyez les Américains accourir en foule sur leurs quais, se jeter dans le premier bâteau à vapeur et pousser au large, sans avoir seulement l’air de s’apercevoir de ces effroyables catastrophes que les explosions de machines renouellent à chaque instant sous leurs yeux. On dirait que ce n’est pas du sang, mais du vif-argent qui coule dans leurs veines. On conçoit aisément que, chez un pareil peuple et dans de telles circonstances, tout accroissement de population, loin d’être un sujet de perplexité pour les économistes et les hommes d’état, ainsi que cela arrive dans notre vieille Europe, devient au contraire une source de prospérité nationale, un moyen de civilisation. Aussi ne rencontre-t-on pas là cette race d’oisifs aux manières affectées qui, chez les nations policées de l’ancien monde, passent leur vie dans d’interminables désoeuvremens. Le travail, rien que le travail, voilà en quoi se résume toute existence américaine.

On ne saurait s’attendre à trouver au sein d’une société ainsi organisée une littérature riche en poètes, en dramaturges, en romanciers. Le peu de loisirs que laisse à l’Américain sa vie si bien remplie doit être consacré aux seuls exercices intellectuels indispensables pour le citoyen, aux devoirs graves de la famille et de la religion. Une piété froide et peu expansive, une philosophie qui, bien que tranchante et