Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/963

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aujourd’hui par ce mot. A Athènes, le peuple était censé gouverner, mais, dans le peuple, on ne comprenait point les esclaves, qui formaient pourtant près des deux tiers de la population. Nulle part dans l’antiquité les masses véritables n’ont été admises à prendre une part direct au gouvernement, bien que le principe du suffrage universel, qu’on avait l’air de reconnaître, semble prouver le contraire. Avant l’exemple de l’Amérique, il y a donc eu des oligarchies plus ou moins démocratiques, mais point de vraie démocratie.

Or, quel argument l’Amérique fournit-elle en faveur de la puissance civilisatrice de la démocratie ? Les esprits y sont-ils en progrès ? Les lumières y suivent-elles une marche ascendante ? La fermentation passionnée des masses, à la foi signe et conséquence de la liberté, est-elle compatible avec ce sentiment de sécurité, avec cette fixité des idées traditionnelles sans lesquelles il ne saurait y avoir pour un peuple ni force morale, ni vraie civilisation ? Nous ne voulons pas dire que ces élémens puissent suffire pour la solution de cette grande question sociale qui se débat depuis l’origine des choses, celle de savoir quelle est, la forme de gouvernement qui convient le mieux à l’homme. Mais, ou je me trompe fort, ou la question dont il s’agit se rattache par un côté à l’action intellectuelle de la démocratie. Voulez-vous savoir si les institutions d’un peuple tendent à l’éclairer, l’élever, à lui donner un esprit de douceur, une empreinte de haute civilisation, tout en lui conservant ce tempérament robuste, cette aptitude militaire qui éloignent de lui jusqu’à la possibilité d’un danger extérieur ? Etudiez sa littérature ; voyez ce que disent ses penseurs, ses poètes. Leur langage est-il bas et trivial ? Leurs images sont-elles grossières ou extravagantes ? Leurs pensées sont-elles communes ou empreintes d’un caractère de haineuse médiocrité ? Soyez sûr que, à moins d’une profonde réaction intellectuelle, il n’y n pas là de vrais germes de civilisation ; de vrai principe de grandeur morale.

Nous ne prétendons pas, assurément que ces traits puissent tous s’appliquer à la situation que s’est faite la démocratie américaine. Il y deux époques fort distinctes pour sa littérature. Dans la première, nous rencontrons une élévation véritable, tous les indices d’un vrai talent. Jefferson, Madison, Franklin, Jay tous les signataires de la déclaration d’indépendance, esprits nobles et éclairés, appartiennent à cette première époque. Lisez leurs ouvrages immortels, et comparez-les à ceux de la génération actuelle. Quelle différence ! L’Amérique, avant de secouer entièrement les traditions politiques et littéraires de l’Europe monarchique pendant que l’opinion po-