Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/972

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une mission de développement matériel, de surveillance et peut-être d’agression maritimes. Le peuple américain est commerçant et tend à devenir industriel. Ses intérêts l’entraînent donc forcément vers cette sphère de la politique européenne dont ses fondateurs on vainement voulu le tenir éloigné. Or, la puissance avec laquelle l’Amérique est surtout destinée à se trouver en contact, c’est l’Angleterre, son ancienne mère-patrie. Est-ce là un mal ? Nous sommes bien éloigné de le croire. Il ne faut pas que l’Angleterre puisse se laisser aller à la tentation de jouer sur mer le rôle qui a si mal réussi à Napoléon sur terre, et contre lequel elle s’est si fort récrier naguère. A la porte même de ses possessions occidentales, l’Angleterre voit flotter un drapeau dont l’appui est assuré d’avance à toutes les puissances maritimes de premier ou de second ordre qu’auraient poussées à bout son arrogance ou ses empiétemens. En venant prendre la place du Portugal, de la Hollande, de l’Espagne, comme puissance maritime, l’Amérique aura beaucoup fait pour rétablir l’ancien équilibre des mers. Ce rôle importe surtout à la France qui n’en avait peut-être pas pressenti la gravité alors que, mue par un sentiment généreux, elle couvrit de sa large égide le berceau de l’indépendance américaine. Nous voulons dont le progrès de l’Amérique en force, en richesse, en civilisation, dans tous les élémens de grandeur nationale. Si nous ne la croyons pas appelée à jeter un grand éclat littéraire, c’est parce que ses véritables trophées doivent se moissonner sur d’autres champs ; et le jour où elle sera appelée à engager une lutte de ce genre, elle en sortira, nous n’en doutons pas, avec gloire. Les petites passions se taisent d’ordinaire chez les peuples libres quand un grave intérêt national est en jeu. Tout ce qu’il y a de vif, d’ardent, de puissant dans le génie démocratique, se concentre alors et éclate avec un entraînement irrésistible. On peut dire que, tout entière à l’idée de faire triompher la cause de la patrie, la démocratie oublie tout, jusqu’au soin de ses propres libertés. Mais trop souvent aussi, en sortant de ces grandes luttes, elle se trouve dans le cas du cheval de la fable qui, pour avoir voulu avec trop d’ardeur l’emporter sur ses rivaux, s’est donné un maître à tout jamais.


P. DILLON