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REVUE DES DEUX MONDES.

DANS LA SIERRA.


J’aime d’un fol amour les monts fiers et sublimes,
Les plantes n’osent pas poser leurs pieds frileux
Sur le linceul d’argent qui recouvre leurs cimes,
Le soc s’émousserait à leurs pics anguleux.

Ni vigne aux bras lascifs, ni blés dorés, ni seigles,
Rien qui rappelle l’homme et le travail maudit ;
Dans leur air libre et pur nagent des essaims d’aigles,
Et l’écho du rocher siffle l’air du bandit.

Ils ne rapportent rien, et ne sont pas utiles,
Ils n’ont que leur beauté, je le sais, c’est bien peu,
Mais moi je les préfère aux champs gras et fertiles,
Qui sont si loin du ciel qu’on n’y voit jamais Dieu.

Grenade, Sierra-Nevada.


AU BORD DE LA MER.


La lune, de ses mains distraites,
A laissé choir du haut de l’air
Son grand éventail à paillettes
Sur le bleu tapis de la mer.

Pour le ravoir, elle se penche
Et tend son beau bras argenté ;
Mais l’éventail fuit sa main blanche,
Par le flot qui passe emporté,

Au gouffre amer, pour te le rendre,
Lune j’irais bien me jeter,
Si tu pouvais du ciel descendre,
Au ciel si je pouvais monter !

Malaga.


Théophile Gautier.