Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/341

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sa maîtresse, femme de l’honnête marquis de Montglat, qui nous a laissé des mémoires, un roman satirique sur les aventures assez connues alors de deux dames, de la cour, et il y avait inséré, pour plus de vraisemblance, des passages entiers traduits de Pétrone. En 1662, il l’avait lu lui-même, et de son propre aveu, à quatre autres personnes. Celles qui étaient du monde s’en étaient fort réjouies et en avaient gardé le secret ; mais son manuscrit était resté vingt quatre heures dans un couvent, et il en sortit copié. Une fois double, on pense bien qu’il s’était multiplié, et, quand on en fut à s’enquérir de ce qu’avait écrit le nouveau collègue de Chapelain et de Le Vayer, son ouvrage clandestin devint public, au point de tomber bientôt jusqu’aux mains des libraires. Or, telle était l’affection du comte pour tout ce qui était sorti de sa plume, pour tout ce qui avait servi de matière à son humeur badine, qu’à son récit médisant il avait joint encore, afin de ne rien perdre, non-seulement le portrait rancunier qu’il avait fait autrefois de sa cousine, mais encore les couplets injurieux, produit commun de la débauche de Roissy. Maintenant aurait tout cela qui voudrait ; les presses de Liège allaient en fournir la France, et c’est à ce sujet que Mme de Sévigné s’écrie avec un vrai déchirement de cœur : « Être dans les mains de tout le monde, se trouver imprimée, être le livre de divertissement de toutes les provinces, où ces choses-là font un tort irréparable, se rencontrer dans les bibliothèques, et recevoir cette douleur, par qui ! »

Ce fracas pourtant ne faisait que de naître, et il ne semble pas qu’on eût encore vu des exemplaires imprimés de l’Histoire amoureuse des Gaules, quand le roi fut averti de l’existence de ce libelle, où trop de familles étaient intéressées. On dit, et cela est fort possible, que le premier qui s’en plaignit fut le prince de Condé, dont la duchesse de Châtillon, l’une des deux héroïnes du roman, avait été si constamment l’infidèle maîtresse. Le comte crut se tirer d’affaire en réduisant tout son crime à la vétille d’une indiscrétion sur des faits de galanterie, et il fit remettre au roi son manuscrit, qui ne contenait que les amours des deux dames ; mais une main officieuse avait livré les supplémens. Quoique l’auteur déclarât « se soumettre aux plus rudes châtimens s’il se trouvait qu’il eût dit ou fait la moindre chose contre le respect dû au roi, aux deux reines, à monsieur ou à madame, ni à pas un de la famille royale, » il est certain que les couplets de Roissy offensaient au moins la reine-mère et le frère du roi, la première surtout avec une grossièreté que n’avaient pas égalée les chansonniers du Pont-Neuf au temps de la Fronde.